Point de Consentement

Petit article qui est devenu grand dont le but était d’écrire quelques points sur la notion de consentement et en fait essentiellement sur les limites pratiques et politiques de la dite notion.

Il en est fait beaucoup de cas de ce fameux consentement, à raison d’ailleurs, il n’est pas vraiment ici question de nier son importance et sa nécessité. Le point principal, je pense, c’est bien que si la notion de consentement est nécessaire et est un point qui ne peut pas être outrepassé, en tant que telle elle n’est pas suffisante. Le consentement c’est un début mais certainement pas une fin, parce qu’en tant que tel il laisse beaucoup de choses de côté. Je vais essayer de mettre en avant certains écueils plus ou moins visibles à la notion de consentement, sans forcément que cela remette en cause son utilité. Il va, presque de soi, que la discussion du consentement sous-entend quasi-toujours le consentement vis à vis de la sexualité.

Tout d’abord, une chose qui devrait être évidente c’est que le consentement n’est pas en tant que tel l’expression d’un désir propre, mais plutôt la réaction affirmative à un désir autre. Que la personne consentante désire ce désir au préalable, ne remet pas en cause le caractère certes pas tout à fait passif du consentement, mais au moins  »d’attente ». Étant donné que la bonne vieille dynamique genrée et sexiste du  »masculin actif » et du  »féminin passif » est encore très opérante, on ne peut pas ne pas remarquer que c’est logiquement majoritairement les femmes qui consentent aux désirs des hommes, à l’instant où ces derniers le requièrent. Dans la logique patriarcale actuelle, le consentement est genré. Les discours qui l’entourent ne s’y trompent généralement pas puisque c’est bien aux femmes et aux filles que l’on rappelle l’importance de définir ce à quoi elles veulent consentir, comment affirmer son consentement, etc. et en parallèle c’est bien aux hommes et aux garçons que l’on rappelle qu’il est indispensable de rechercher le consentement de ses partenaires, que le consentement ne va jamais de soi mais doit toujours être affirmé, etc. De cette manière, les dynamiques sexuelle et genrée restent non chamboulées et l’on a toujours globalement les hommes comme parties demandant et désirant et les femmes comme parties consentantes et de fait, en charge de gérer le compromis. C’est bien parce qu’il y a un antécédent de dynamique genrée que la situation est ainsi, néanmoins il est alors nécessaire de ne pas s’arrêter à la notion seule de consentement, qui si elle est indispensable, est plus une manière de tendre vers un statu-quo de compromission, qu’une évolution des rapports sexuels.

Le consentement est, tel que je le voie, toujours une certaine partie de compromis pour la personne qui consent. Par définition, elle ne consent qu’à ce qui lui est proposé. Ce qui est réduit, ce sont donc les possibilités non seulement de réponses (oui/non de manière basique) mais aussi l’expression d’un désir propre (enfin, pas dans le même temps en tout cas). On répond toujours d’abord à la manifestation d’un désir autre, d’une manière positive et négative. Consentir, c’est donc s’engager dans la résolution d’un désir autre en subordonnant son propre désir, ses propres envies, au moins pour l’instant donné.

Il va de soi que dans la pratique, les choses sont rarement sinon jamais aussi froides que cette énonciation qui ressemble plus à un calcul d’apothicaire qu’à une relation humaine. Néanmoins cela n’empêche que le consentement, parce qu’il est avant tout une réponse, n’est pas intégralement un outil libérateur s’il n’est accompagné, en parallèle, de la capacité d’exprimer son propre désir et de pousser les autres à consentir. Le potentiel du consentement en tant qu’outil politique n’est donc achevée que lorsque l’on a la capacité mentale, économique, sociale, psychologique et j’en passe, de pouvoir consentir l’esprit libéré, mais également lorsqu’on a la capacité de faire consentir. Consentir et amener à consentir sont deux faces d’une même médaille, le consentement n’a pas la même valeur venant d’une personne qui jamais n’amène elle à consentir.

Se concentrer non seulement sur le consentement, mais surtout sur la dimension genrée du consentement est insuffisant et j’aurais presque tendance à dire dommageable. Si l’on n’apprend aux filles qu’à consentir et en quoi le consentement doit toujours venir d’elles, si l’on apprend aux garçons qu’il faut toujours demander le consentement, ceci sans jamais mettre en lumière que les garçons aussi peuvent consentir, accepter des choses venant de leurs partenaires et aux filles à exprimer et faire valoir leurs propres désirs, on ne remet pas en cause et on risque même de renforcer en la sous-entendant, la valeur de la dynamique genrée du rapport sexuel. Il n’est pas question ici de pointer du doigt qui que ce soit, je ne fais pas ces remarques en pensant particulièrement à un article ou un discours en particulier. Il s’agit simplement de relever des écueils possibles dans lequel on peut s’engager en se concentrant sur le consentement des femmes seulement.

Un des autres problèmes qui transparaît assez souvent dans les discours qui se construisent avant tout autour du consentement comme enjeu de pouvoir, c’est justement de déplacer le pouvoir et de ne pas reconnaître le poids de la domination systémique qui a lieu dans les relations entre hommes et femmes et donc, dans la question du consentement. La problématique du consentement est moins une question de  »il faut avoir le pouvoir de consentir » que de  »il y a une domination patriarcale des hommes sur les femmes ». Cette domination nuance cruellement le consentement parce qu’il s’opère toujours (pour l’instant du moins) dans un système qui fait que les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Une femme qui consent à un homme n’est donc pas la même situation, d’un point de vue matériel et politique à l’inverse, un homme consentant à une femme. La perspective du faire consentir est donc elle-même incomplète car existante dans un système qui fait que toutes les interactions sexuées sont marquées du spectre de la domination patriarcale. Les femmes qui consentent ne consentent pas à la même chose que les hommes consentant. C’est pour cela par exemple qu’il n’y a pas d’hypothétique appropriation par les femmes de la charge sexuelle, qui les rendent ensuite possédantes du  »capital sexuel », pouvant ensuite le distribuer a qui elles le veulent. Tout d’abord parce que dans le système patriarcal, la relation sexuelle n’a pas le même sens, les mêmes enjeux, les mêmes présupposés, les mêmes charges morales et sociales que l’on soit un homme ou une femme, aussi et entre autres par le fait que les femmes vivent avec le spectre du viol, ce que les hommes n’ont pas. Au delà de ça, la réalité biologique induit que les femmes ne peuvent pas considérer la relation sexuelle de la même façon que les hommes. Même si la contraception moderne et l’avortement ont globalement changé cela : la réalité reste présente, l’inquiétude s’est juste déplacé et est devenu peut-être potentiellement moins prégnante (on est passé du bien plus possible  »je pourrais être enceinte » au relativement moins probable  »la contraception pourrait échouer », l’inquiétude n’a pas intégralement disparue et la place du poids de l’inquiétude, n’a pas du tout changé).

La possibilité mentale et matérielle au consentement est donc clairement influencée par le Patriarcat : on ne consent pas de n’importe où et comme il a été répété de nombreuses fois, les actes personnels ne sont pas moins marqués d’un poids social que tout autre acte. Le consentement n’est pas donné dans une bulle de vide, mais dans un système qui fait que les classes de genre sont inégales et que cette inégalité est renforcée et existe à la fois dans une privation mentale et matérielle de possibilités d’agir pour les femmes. Le fait sexuel est l’enjeu de manipulation est de dissimulation (les connaissances sur la sexualité féminine étant nettement moins partagées et jugées comme pertinentes dans la sexualité en générale, qui reste globalement phallo- et andro-centrée). C’est aussi parce que le consentement existe dans un système ou la sexualité et en particulier la sexualité vécue par les femmes est pratiquée à l’aune d’une extrême violence commise par les hommes. Les hommes se sont appropriés la sexualité féminine et continuent de le faire non seulement par un emprisonnement matériel et mental mais aussi par le simple exercice de la force et de la contrainte. Le consentement qui est en quelque sorte le miroir positif de la contrainte existe toujours dans la connaissance du spectre de cette contrainte. Consentir et surtout refuser de consentir, c’est toujours agir en connaissant la possibilité plus ou moins importante d’un exercice de contrainte en réponse à se refus de consentement. Pire encore, la contrainte sexuelle (sous toutes ses formes) existe indépendamment du consentement, au gré des désirs des agresseurs. Consentir n’est donc jamais un acte qui est lui-même dénué de contraintes, ceci parce qu’il prend place dans un système patriarcal qui par essence est contraignant.

Un autre problème naissant qui est parallèle à la question  »A quoi consent-on » est logiquement, comment détecter est déceler la nature normative du désir et donc le court-circuitage à la base de l’idée de consentement par l’intersection des désirs masculins dans la création de désirs féminins. La sexualité n’est pas un exercice de pensée et d’agir libre, ce comme tout activité sociale. L’expression de la sexualité n’est jamais libre et débarrassée d’injonctions et de représentations sociétales, d’expériences autres. Parce que l’on vit dans un univers patriarcal, il devient nécessaire de se demander : si la pensée andro-centrée infiltre toute sphère du vécu et tente de s’implanter comme le commun et la pensée par défaut, comment faire pour que l’expression et la réponse féminine au désir masculin, ie le consentement des femmes, ne soient pas lui-même modifié et travaillé par des désirs non seulement autres mais parfois antagonistes. Comment faire pour que les femmes ne désirent pas ce que les hommes désirent et donc, consentent à ce qu’elles désirent aussi librement que possible et pas à ce que les hommes désirent ?

Si en effet les femmes consentent aux désirs masculins par dépit ou défaut, c’est déjà un dévoiement substantiel de la valeur de leurs consentements. Mais pire en un sens que cela, pire parce que dissimulé, un autre dévoiement du consentement, c’est que les désirs des femmes s’alignent sur les désirs normatifs de la société, désirs sociétaux qui sont eux-mêmes andro-centrés parce que la société est patriarcale. Dans ce cas là, il serait résolument impossible pour les femmes de consentir librement parce qu’à la base même de leur pensée et de leur conception de la sexualité est quelque chose qui ne leur appartient pas et surtout qui a été mis là par des hommes qui n’ont pas les mêmes désirs et objectifs qu’elles. Les femmes qui consentent aux désirs des hommes par substitution de leurs propres désirs en désirs masculins, par force d’éducation patriarcale et/ou d’oppression sont donc condamnées dans leurs pensées mêmes à ne pouvoir trouver de porte de sortie. Le consentement devient donc un butoir plus que l’expression libératrice (autant que cela se peut) d’une personnalité pleinement consciente de tous les enjeux attachés à la sexualité dans un univers patriarcal.

Le consentement n’étant pas l’expression d’un désir mais la réponse à un désir tout autant que la tentative d’un alignement du désir propre sur un désir autre, la dépossession mentale et matériel de la capacité d’un désir propre rend le consentement chimérique, le consentement est dans ce cas un mirage.

Dernier point mais point des moindres, on remarque depuis plusieurs années, que l’accentuation du discours sur le consentement est effectif puisqu’il a produit la transformation du discours d’exonération des agresseurs lui-même, sans que cela soit en tant que tel une bonne nouvelle. Autrefois, l’exonération de l’agresseur était généralement justifiée du fait du manque de moralité de la victime. Une action immorale commise sur une personne elle-même immorale n’avait ainsi pas valeur de crime. C’est pour cela par exemple qu’on ne pouvait pas, dans ce cadre de pensée, agresser sexuellement une prostituée, puisque sa condition de vie était elle-même immorale, l’immoralité de son existence devient fait de sa nature même et on ne peut condamner quelqu’un qui a agit de manière  »naturelle » envers elle.

Avec l’évolution de l’accès aux droits civiques des femmes et du fait des succès du féminisme vis à vis de la dénonciation du viol en tant que crime et malgré que ce combat soit encore d’actualité, la mise à nue de la vie morale de la victime est de plus en plus rarement un argument ou tout du moins, de plus en plus rarement un argument effectif pour dédouaner l’agresseur. Qu’une femme soit adultère ne l’empêche plus d’être une victime  »légitime » de viol. On voit donc l’émergence d’une nouvelle ligne de défense à base du  »elle avait consenti » ou  »de toute façon on ne pouvait tout deux pas consentir, les deux parties sont donc en quelque sorte à la fois victimes et coupables et donc le jugement n’a pas lieu d’être ». Je pense qu’il est bien sûr absurde de penser que par l’expression de cette défense, on puisse penser que les hommes sont réellement conscients de l’impérieuse nécessité du consentement de leur partenaire, mais bien plutôt que contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hommes sont en fait très sensibles aux thèses féministes, si ce n’est qu’ils y cherchent bien souvent plus une manière de les contourner plutôt que d’y chercher une manière de modifier leur propres comportements. Il y a donc une certaine forme de succès de la rhétorique du consentement, succès de diffusion et surtout, succès qui marque l’importance de cette dite rhétorique. Néanmoins, on voit qu’elle peut tout à fait servir à excuser les agresseurs plutôt qu’à les définir et à les condamner. C’est je pense en partie par non réalisation du caractère systématiquement inégalitaire des relations hommes-femmes et en particulier des relations sexuelles qui font que ce dévoiement de la notion politique de consentement est possible. Ce n’est que dans un monde où l’on pense l’égalité atteinte et l’inexistence du Patriarcat que cette défense est non seulement possible mais aussi utilisée pour défendre ceux-mêmes qui sont en position de domination. Ce sont ainsi les outils politiques des dominées qui sont utilisés contre elles pour maintenir l’assise de la domination sexuelle. Il est malaisé de dire si ce sont les incertitudes et le manque de justesse de la notion de consentement, la manière dont elle est utilisé auprès des femmes ou tout simplement la puissance même du Patriarcat qui permettent ce retournement et il paraît absurde de trancher pour l’un ou l’autre. Il est est néanmoins visible à travers cet exemple que les politiques des dominé-e-s ne leur appartiennent pas en propre et que parfois, tout comme le capitalisme, le Patriarcat ne prend pas le train en marche, il se contente de le racheter…

La Politique de la Stupidité

Petit point sur un aspect de l’oppression qui a été discuté dans de nombreux ouvrages mais j’estime qu’il n’y a pas de mal à répéter une information pertinente.

Une explication partielle qui est souvent donnée à la perpétuation de l’oppression, c’est la non-connaissance de la réalité de cette oppression. Les oppresseurs se rendent certainement compte des choses graves (meurtres racistes, viols), mais bien moins de toutes les petites remarques, attitudes qui cimentent une oppression dans les corps et les esprits des personnes opprimées. Il serait donc tentant d’excuser cela, parce qu’après tout, une personne ignorante ne peut être tout à fait coupable n’est-ce pas ? Pour commencer, l’ignorance n’est pas une excuse, faire un commentaire oppressif c’est bien…  »faire un commentaire oppressif », l’effet sur la victime est le même que l’on sache l’effet profond qu’a ce commentaire ou pas. Le degré de connaissance de l’oppresseur n’a donc pas ou peu d’influence sur la manière dont la victime va recevoir le commentaire. C’est aussi oublié que  »ne pas savoir / se rendre compte » est un privilège, c’est quelque chose qui est la marque d’appartenance à une catégorie non-opprimée. C’est un luxe de ne pas se rendre compte que les choses vont mal, c’est ce qui garantie une certaine insouciance et liberté d’esprit. Le manque de connaissance est donc une très mauvaise argumentation, parce que cela ne fait que relever d’un manque d’empathie, un manque de volonté à comprendre, une non prise en compte du problème. Ne pas savoir c’est justement faire partie du problème,  »la barricade n’a que deux côtés dit-on », à cet égard ne pas savoir qu’il y a une barricade ne signifie pas que l’on n’est pas d’un côté ou de l’autre. Et l’oppression consiste justement à masquer la connaissance de ce conflit. Lorsqu’une personne alliée dit par exemple  »je n’y fait pas attention » ou  »je ne fais pas ça, j’avais même pas remarqué que mes semblables le faisait », c’est bien plus une démonstration de privilège que d’empathie. Pour exemple, les hommes qui ne harcèlent pas les femmes dans la rue sont bien souvent également ceux qui ne remarquent pas que les femmes sont harcelées. Pour eux, la situation n’existe pas matériellement, elle n’est pas un problème. En ignorant la réalité de la chose, ils ont donc pris inconsciemment un parti, c’est certainement pour cela que beaucoup disent  »mais moi je ne suis pas comme ça ». Il est vrai qu’individuellement ils  »ne sont pas comme ça », mais cela ne remet rien en cause d’un point de vue global, leur silence et leur crédulité sont même ce qui permet en partie à l’oppression de continuer. Desmond Tutu disait que ne rien faire, c’est choisir inconsciemment et de facto le camp du plus fort et donc de l’oppresseur et c’est bien dit.

L’oppression continue parce que les oppresseurs ne savent pas ce que coûte l’oppression, ce parce que ce ne sont pas eux qui en payent le prix. Ne pas voir le problème, c’est dans ce cadre, souscrire à sa continuation.

Dans la même lignée, parmi celleux qui oppriment bel et bien et qui le font en toute connaissance de cause, est souvent amené l’idée que c’est par méchanceté gratuite ou par stupidité (quand l’on ne met pas sur le tapis des arguments psychologiques). Encore une fois, c’est selon moi largement manquer quelque chose de crucial. L’oppression n’existe pas pour le plaisir de quelquesuns, elle existe parce qu’elle produit quelque chose. Ne voir en elle qu’un moyen de faire du mal est extrêmement puérile, l’oppression n’est pas un moyen mais une fin, un système qui génère et organise, pas une manière d’être méchant avec son prochain. Il est aisé de voir que le Capitalisme est un système de production, inégalitaire cela va de soi, mais qui produit bien quelque chose par le biais de l’oppression. Le Patriarcat de même n’existe pas pour permettre aux hommes de prendre du plaisir à faire du mal aux femmes, c’est un système qui produit bien quelque chose : le travail domestique en est une marque évidente, la gestion de la reproduction en est une autre. Non pas que la reproduction est une activité purement patriarcale, mais il est évident qu’il est (presque ?) impossible de faire des enfants sans aucune influence du Patriarcat. Les oppressions sont des systèmes et ces systèmes se perpétue pour deux raisons : des gens en profitent, cela vaut le coup. Un exemple parlant : la colonisation a longtemps rapporté des ressources, une main d’œuvre, un nouveau marché, etc… Néanmoins, dans le cas des Pays-Bas, ils se sont rendu compte que la colonisation finissait au XXe siècle à leur coûter plus qu’elle ne leur rapportait et c’est en partie ce qui les a amené à quitter leurs colonies. Il s’agit d’une approche pragmatique particulièrement abjecte mais qui montre bien que l’oppression existe avec un but, pas pour elle-même.

Tout ceci pris en compte, il est absurde de dire que le racisme est le produit de la stupidité (ou de la taille du cerveau comme le prétend un stupide t-shirt populaire mais qui tient plus des thèses évolutionnistes et colonialistes du XIXe que des mouvements de libération), il est absurde de dire que le sexisme est un produit d’actions bêtes et méchantes. L’oppresseur retire des choses de ces oppressions même lorsqu’il l’ignore et quand c’est le cas, c’est encore une fois du fait de mécanismes oppressifs, qui permettent justement d’opprimer en ayant l’esprit léger. Autre exemple, lorsqu’un homme agresse sexuellement une femme  »sans s’en rendre compte », il profite de deux aspects de l’oppression : le libre droit d’accès aux corps des femmes et la liberté d’esprit de ne pas avoir l’impression de faire du mal (ou la possibilité de penser que le consentement d’une femme n’est pas nécessaire). Infliger une souffrance sans même s’en rendre compte est justement la marque de l’oppression, c’est ainsi que l’on peut opprimer des proches, ses propres enfants, ses collègues, en tout sérénité et sans se remettre en cause. Il n’est pas question de méchanceté, c’est soit de l’ignorance socialement générée, soit la connaissance que ce genre de comportement n’est pas ou peu poursuivi dans notre société oppressive. Ce n’est pas de la stupidité, encore une fois soit l’on ne voit pas l’acte oppressif comme problématique, soit on sait le mal que l’on cause et pourquoi on le cause. Du début jusqu’à la fin, il s’agit toujours du bénéfice de l’oppression.

Puisque cela a toujours plus à voir avec le privilège qu’avec une quelconque stupidité ou pure méchanceté, il s’agit donc toujours plus de politique systémique que d’actes individualistes. Mettre l’accent sur l’ignorance, sur le  »moi je fais pas ça », sur la stupidité, voire sur la folie, c’est toujours dépolitiser l’oppression et donc la faire disparaître, puisqu’une oppression n’est jamais vraiment quelque chose d’individuelle mais toujours quelque chose de systémique et de politique. Encore une fois, jouer la carte libérale de l’individualisme, c’est finalement jouer le jeu de l’oppression.

Soyons donc moins stupides, moins ignorant-e-s et plus politisé-e-s ?

De la Guerre (des sexes)

Une affirmation entendue régulièrement, c’est celle qui dit que les féministes, par leur intraitable et incessant combat, vont finir par provoquer une  »Guerres des Sexes », ou déclencheront une scission semble-t-il irréversible entre les hommes et les femmes. Ce qui est significatif, c’est que bien souvent, les conflits entre opprimés et oppresseurs ne sont pas vus comme une chose dramatique mais au contraire parfois souhaitable, ou tout du moins dans l’ordre des choses (conflits entre patrons et salariés par exemple) ; ce n’est pourtant pas le cas avec l’argumentaire de la guerre des sexes.

Tout d’abord, ce qui, je pense, apparaît comme particulièrement scandaleux tient à deux choses. La première, c’est que la société patriarcale actuelle tient pour acquis la mixité de l’espace publique et de l’espace privé. Sensément, hommes comme femmes ne sont pas des populations séparées mais proches. Contrairement à d’autres système de domination, une des particularités du Patriarcat c’est bien la proximité géographique entre l’oppresseur et l’opprimée. Pour le cas des classes sociales, il est évident que le découpage urbain pour commencer, sépare très souvent les riches des pauvres. La répartition géographique des différentes couches de la population est directement influencé par les situations économiques. Le simple prix du loyer suffit à créer une sorte de ségrégation et de séparation, de fait. De même pour certains systèmes racistes, les blancs ont pu se mettre à l’écart des populations racisées, comme en Afrique du Sud par exemple. Mais même en France, on remarque que certains quartiers sont largement peuplés de population provenant de l’immigration, parce que c’est dans ces endroits qu’ont été dirigées les populations immigrées et parce que leur précarité économique a pu permettre de les y conduire et de les y faire rester. On pourra évidement et à loisir disserter sur les  »banlieues » qui sont construites dans l’imaginaire, mais largement aussi dans les faits et dans la construction urbaine comme des ghettos à peine déguisés et dont on parle avec complaisance, en sous-entendant que ce sont leurs habitants qui s’y barricadent de leur plein gré, alors que leur établissement même a été fait dans les années de forte immigration, pour cantonner la population immigrée hors des centres-villes et pour faciliter leur surveillance policière. Que ces populations se  »barricadent » dans les quartiers a alors le double avantage de circonscrire leur révolte à une zone facilement maîtrisable, mais aussi d’avoir le champ libre pour prétendre qu’au final, ces populations n’ont aucun désir d’intégration et recréent leurs communautés quoi qu’il arrive ; il n’est bien sûr jamais fait mention de la grande précarité économique de ces populations, qui les empêche de partir, mais aussi des mécanismes du communautarisme qui se développe du fait même des discriminations.

La différence avec le patriarcat donc, c’est que l’idée même d’une guerre des sexes, sensément ouverte, entraînerait une fracture immédiate et drastique, la guerre civile serait la seule perspective logique. Dans un conflit racial, comme il y en a eu aux Etats-Unis au début des années 90 par exemple, on peut voir se développer une mentalité guerrière du  »eux contre nous » (et ce dans les deux camps). Il y a cependant l’idée déjà présente selon laquelle les deux  »camps » (ici donc les  »races » au sens social) sont déjà séparées/séparables et opposées/opposables dans la société. Rien de tout cela dans l’oppression patriarcale. La complémentarité des sexes est toujours mise en avant, comme non seulement une nécessité, mais aussi une sorte d’heureuse contrainte. Les hommes et les femmes sont censés être faits pour vivre les uns avec les autres, mais cet impératif est bénéfique et permet aux deux sexes de s’épanouir par leur contact mutuel.

Le principal scandale donc, c’est qu’une éventuelle  »guerre des sexes » est nécessairement pensée comme une guerre civile qui découperait la société dans un impensé total. Dans les pensées racistes ou homophobes, l’absence stricte des racisées ou des non-hétérosexuels n’est pas un problème (ce serait presque plutôt une solution), on sait que même leur élimination a été envisagée à différents points de l’histoire. En revanche, l’idéologie sexiste se base largement sur la proximité des hommes et des femmes. Comme Nicole-Claude Mathieu le souligne dans le second tome de l’Anatomie Politique, les femmes sont parmi les seuls groupes dominés à ne pas avoir de culture propre et spécifique, qui ne soient pas un ersatz de la culture dominante ou inspirée par elle. La famille, qui est encore largement dans les faits et les perceptions, la cellule de base de la société, serait donc amenée à exploser, contrairement à la plupart des autres imaginaires de conflit. Si la guerre des races peut être pensée comme une possible régénération, la guerre des sexes au contraire est vue comme une auto-destruction.


On en arrive donc (encore) à la classique distinction duelle dans la forme de la violence généralisée : l’opposition entre guerre régulière et guerre civile. Encore de nos jours, il y a cette permanence d’une vision de la guerre régulière (polemos) comme potentiellement juste, dont peut sortir un bien. La guerre civile (stasis) est elle toujours un fléau stérile. L’imaginaire de la guerre des sexes repose sur l’idée de guerre civile, peut-être celle qui serait la plus radicale et la plus décisive possible, plus que tout conflit politique, raciale ou social.

L’énonciation apocalyptique de la guerre des sexes fonctionne parce que presque rien ne peut paraître, dans l’imaginaire commun, comme plus destructeur. C’est la forme la plus grave de la forme la plus abominable de conflit (moult superlatifs). Son efficacité d’un point de vue imaginaire est donc très fort quoique un peu sensationnaliste.

La guerre des sexes porte donc une symbolique extrêmement forte et qui traduit la fin même de la civilisation telle qu’on la connaît. Contrairement aux autres dominations, il est presque impossible de se représenter un tel conflit ouvert, alors que de nombreuses  »guerres de races » ou  »guerres de classes » ont pu avoir lieu.


Ce qui est néanmoins particulièrement pernicieux, c’est bien de faire porter sur les féministes la charge d’un possible basculement vers l’affrontement. Ce pour deux raisons : comme pour les accusations de censure, il est juste absurde de prétendre que dans nos pays, les féministes aient un pouvoir aussi important qu’elles puissent par elles-mêmes lancer une quelconque sorte de guerre des sexes. La diffusion de leurs idées, leur place dans les officines du pouvoir, leur capacité d’influence n’en font toujours pas (et c’est certainement bien triste), des actrices majeures de la vie sociale. On passera sur le toujours globalisant  »les féministes » qui ne prend jamais en compte le fait que les mouvements féministes sont nombreux, divers et pas toujours alliés les uns aux autres. Ceci pour commencer sur les féministes seules.

Néanmoins l’autre raison absurde est que, sans doute plus que tout autre groupe dominé, les femmes ont toujours eut un accès restreint aux moyens matériels et intellectuels, et ce encore aujourd’hui. Comme l’a montré Paola Tabet, les outils complexes et les armes ont toujours été un monopole masculin, pour se prémunir justement d’une égalité dans la violence, mais aussi pour empêcher les femmes de se mettre en danger (et donc de les préparer mentalement et physiquement au danger), pour les abrutir par le travail en les empêchant d’avoir accès à des outils le facilitant. On a justifié de nombreuses manières que les femmes soient écartées des activités militaires et guerrières ; encore aujourd’hui, les femmes sont dans l’armée très peu représentées sur les premières lignes de conflits. Elles sont également largement absentes des hautes instances de direction militaire. Le recours aux femmes lors des guerres a toujours été une mesure d’urgence (siège de villes, guerres d’extermination), mais la domination masculine s’est largement opérée par le monopole de la violence de la part des hommes. On remarquera toutefois que si les hommes se sont arrogé le droit d’être armés et brutaux, ils n’ont jamais épargné les femmes. La capacité à faire la guerre a été, plus ou moins jusqu’aux guerres modernes du XIXe siècle et la conscription, un privilège. Rendre les femmes et les féministes responsables d’une fantasmée guerre des sexes est donc un renversement total de la situation réelle, qui est que ce sont encore largement voire intégralement les hommes qui possèdent la légitimité et l’accès au savoir et aux moyens de la violence. La socialisation des hommes passent encore largement par la pratique et l’accoutumance à la violence.

Ce qui est sous-entendu, c’est donc que les féministes sont des personnes suicidaires qui préféreraient voir la destruction de leur classe plutôt que sa soumission, ceci est vu comme une atteinte même à la société. On peut être sûr que si les femmes s’organisaient en vue de commettre des violences de classe, la réponse des hommes serait violente et sans merci… comme elle l’a toujours été. Ce qu’on reproche en filigrane aux féministes, c’est aussi de prétendre que les femmes possèdent la capacité à décider de se suicider, la capacité à utiliser la violence… contre elles-mêmes. Les femmes n’ont en fait même pas cette possibilité, elles sont prisonnières parce qu’érigées comme sauvegarde de la civilisation, parce que seules capables d’enfanter, fût-ce à l’encontre même de leur propre bien-être. Les enfants, la responsabilité de l’éducation des futures générations, du soin envers les faibles sont des carcans qui brisent l’individualité des femmes.

Rappelons que si les hommes se suicident plus, les femmes affichent elles trois fois plus de tentatives de suicides. Les hommes se tuent bien souvent dans un geste d’individualisme désespéré et parce qu’ils disposent, eux, d’une éducation à la violence définitive et des moyens de l’appliquer. Les femmes tentent de se suicider en utilisant généralement des manières moins efficaces, comme d’ultimes appels à l’aide plus que pour se délivrer définitivement de leur souffrance.

Prétendre que ce sont les femmes et les féministes qui seraient les responsables de la guerre des sexes est également abusif parce que dans le schéma patriarcal, comme dans tout système de domination, c’est toujours l’oppresseur qui détermine le niveau de violence ; ce parce que c’est lui qui possède les moyens les plus variés et efficaces de l’exercer. La violence des opprimées est avant tout une réponse à celle qui s’exerce contre elles. Dans un univers où la police anti-émeutes, l’armée et les instances de commandement sont toutes composées d’hommes, comment imaginer une réponse armée et assez menaçante pour être crédible de la part de groupes de femmes. Dans nos sociétés modernes, les citoyen-ne-s sont largement désarmés en face de l’Etat. Cette vérité, s’ajoutant à la permanence du désarmement des femmes, induit que les femmes, en tant que classe, ne sont pas capables à l’heure actuelle de s’opposer par la violence à leur oppression. Seules des actions individuelles peuvent exister, mais une quelconque guerre des sexes est pour la société dans laquelle nous vivons un impensé parce qu’impensable. La violence ponctuelle des femmes est un îlot dans l’océan de la violence masculine. Ceux qui déterminent l’échelle de la violence sociétale et même la réponse (violente) à celle-ci sont encore de manière écrasante les hommes. Les femmes n’ont simplement, comme tous les opprimés mais peut-être plus encore que les autres (bien qu’il ne s’agisse pas d’un concours), une incapacité à utiliser la violence légitime comme porte de sortie à leur oppression.

Pour conclure, la dernière absurdité de la rhétorique de la guerre des sexes, c’est le simple fait de dire que nous risquerions d’y arriver. Je pense pour ma part qu’il n’y a pas de risque : nous sommes déjà en plein dedans. La guerre des sexes existe en fait depuis cette fameuse  »nuit des temps » (vous savez, cette nuit d’où vient le patriarcat et ces trucs tout pourris). La violence systémique et déshumanisante des hommes envers les femmes n’est pas à venir, elle est là depuis bien longtemps. Les viols, la violence conjugale, les mutilations génitales, l’abrutissement des femmes par un travail non reconnu socialement, le devoir sacré et déshumanisant de la maternité (on reconnaît la valeur d’une individue par sa capacité à faire naître un homme plus que par son existence propre) sont autant de moyens de coercition plus ou moins brutaux qui les affligent de manière spécifique, les tenant en respect et perpétuant la domination patriarcale. La prééminence du masculin dans nos sociétés, la place hégémonique des hommes dans les organismes de pouvoir et les instances responsables et garantes de la violence publique ne se sont pas faites un beau matin, mais par la brutalité et la subordination des femmes. Il n’y a pas de victimes sans coupables, les femmes ne sont pas dans les positions de vulnérabilité dans lesquelles elles sont par erreur ou hasard : elles y sont pour y avoir été enfermées par les hommes et ce, par le monopole de la violence légitime et par les moyens qui vont avec. La guerre des sexes est partout présente dans nos sociétés occidentales, chaque viol, chaque femme battue et tuée par un (ex-)mari jaloux est un acte de cette guerre de basse intensité dont la force n’a pas diminué pendant la pacification des XIX-XXe siècles. Toutes ces violences font partie du continuum de la guerre des sexes. Lorsque l’on crie à la guerre des sexes, c’est bien pour camoufler sa réalité quotidienne.

Pour (réellement) conclure et en paraphrasant sans merci Warren Buffet :
Il y a une guerre des sexes, mais c’est ma classe, celle des hommes, qui la conduit; nous sommes en train de gagner, bien que nous ne le devrions pas.

Confusion, Anachronisme et Récupération dans le Queer

(Je reprécise pour ne pas donner l’impression de masquer mon appartenance politique : mon approche théorique est avant tout celle du féminisme radical, qui de fait est très éloigné, si ce n’est franchement opposée aux théories queers)

Ce qui me gène d’abord dans le mot de  »queer », c’est bien son manque de clarté sur ce qu’il signifie, définit et englobe concrètement. Il va de soi que ce caractère flottant et imprécis est revendiqué et constitue ce qui est sensé être un de ses atouts, néanmoins cela ne fait selon moi que renforcer un pluralisme potentiellement dangereux, comme je vais essayer de le montrer. Si le Queer se veut une réaction à l’ordre hétérosexuel/straight, en tant que tel il ne représente rien de précis, en particulier parce qu’il se veut la somme non-finie de toutes pratiques et pensées non straight ; il n’a aucune ligne commune. Ainsi des pratiques gays, lesbiennes, bdsm peuvent toutes recevoir à l’envi le qualificatif de queer ; contrairement à ce que cette théorie suggère (c’est-à-dire qu’est queer ce qui se dit queer), certaines pratiques sont pourtant dites queer sans s’être elles-mêmes décrites ainsi. Le queer devient souvent et rapidement un synonyme abusif de LGBTetc. ce qui traduit selon moi plus un effort de récupération politique que de tentative de créer réellement une unité à la fois théorique et politique (qui n’a d’ailleurs pas forcément lieu d’être). On pourra ainsi voir sous-entendre que des penseuses comme Audre Lorde ou Monique Wittig étaient queer avant l’heure, quitte à faire ce que je pense être un contresens complet sur leurs idées et leurs conceptions de l’identité. Tout ce qui ne ressemble pas à une activité straight actuelle peut se voir appliquer abusivement le terme de queer, quitte à faire des contresens historiques éhontés comme par exemple définir comme queer l’homosexualité de la Grèce Antique (qui servait en fait de ciment misogyne et patriarcale et certainement pas de subversion sociale).

Le queer se pose comme une multiplicité de pratiques derrière un mot unique ce qui n’est pas forcément la panacée et sert potentiellement à avancer caché derrière un fourre-tout théorique capable du pire comme du bon (je vais pas écrire  »meilleur », faut pas déconner). Le queer se définissant en négatif ( »tout ce qui n’est pas straight »), il est donc extrêmement permissif et inclus des sexualités qui sont de fait politiquement très diverses et parfois opposées dans leurs intérêts. Le queer ne saurait donc être un  »mouvement » puisque n’importe qui peut légitimement se dire queer et (presque) n’importe quoi peut l’être. Il n’y a pas de points de ralliements et de politiques clairement affichées dans le terme même de queer, là où par exemple le lesbianisme radical est lui signifiant. Plutôt que de créer une identité, le queer invite donc à se mêler à une foule indistincte aux intérêts distincts.

Ce mélange des genres engendre une confusion et souvent une invisibilisation de certains mouvements, logiquement au profit d’autres. Le particularisme politique de certaines sexualités, comme le lesbianisme vis-à-vis de l’homosexualité masculine, est donc nié. Pour le cas des lesbiennes par exemple, ce qui crée leur caractère spécifique, c’est bien leur sortie du champ des intérêts masculins, leur coupure avec la société masculine. Rappelons qu’une des bases du Patriarcat est la proximité de l’oppresseur et de l’opprimée. Une des propositions révolutionnaires du lesbianisme radical, c’est bien de mettre à bas cette proximité. Néanmoins, le queer, en mélangeant les sexualités, en les supposant proches, brise certains des enjeux mêmes des positions politiques de sexualités minoritaires. Les lesbiennes se retrouvent de nouveau rapprochées d’hommes, alors mêmes que dans la plupart des pays, les échecs de mouvements homosexuels mixtes sont nombreux. En France par exemple, après avoir aidé à créer le FHAR, en réaction à l’hétéro-sexisme des féministes, les lesbiennes ont vu bon nombre de leurs positions invisibilisées et ont dû faire face à la misogynie de certains gays, de telle sorte que la solution fut de créer un groupe non-mixte ‘femmes’ et ‘homosexuelles’ (les Gouines Rouges). C’est donc un contresens historique que de créer un espace théorique et politique qui mélange indistinctement toutes sexualités, surtout avec une définition aussi minimaliste que  »tout ce qui n’est pas straight » (et même cela vacille puisqu’on peut trouver mention de tentative d’un queer-straight, comme quoi on est jamais à l’abri d’absurdités de la part d’universitaires).

 »Pire » encore, le Queer ne remet même pas réellement en cause l’hétérosexualité en tant que telle, puisque cette dernière ne nécessite que d’être conscientisée et  »queerisée », pour continuer à avoir droit de cité comme sexualité  »minoritaire », de marge. Dans une perspective féministe, si la pratique de l’hétérosexualité se doit d’être pensée et réfléchie comme un construit, même ainsi pratiquée, il serait absurde de lui prêter des caractères subversifs. Il est je pense possible de pratiquer une sexualité hétéro plus  »saine » d’un point de vue éthique et de tenter de la débarrasser de son appareil patriarcal. Néanmoins, même de cette manière, parce que nous vivons dans une société hétéro-patriarcale, elle ne saura jamais représenter aucune espèce de danger pour l’ordre établi.

D’autre part, en mettant l’accent sur la performance de genre et l’activité sexuelle, le queer tourne potentiellement le dos à tou-te-s celleux pour qui ces deux choses sont plus affaire de souffrances et de contraintes que de potentiels d’épanouissement. Selon les termes de Christiane Rochefort, les mots n’ont pas la même signification, selon qu’ils sortent de la bouche des dominants ou des dominées. Pour certaines personnes, le sexe est une corvée voir un danger. Comment la théorie queer et son exubérance sexuelle peuvent-elles toucher ces personnes qui n’ont eu qu’à souffrir de leurs pratiques sexuelles ? Cet enjeu ne semble qu’être peu développé, ce qui compte, c’est bien plus souvent de créer sa propre sexualité et d’expérimenter ; mais comment faire lorsque les moyens intellectuels ont été enlevés pour penser une sexualité qui soit propre, à soi ? Comme l’a montré N.-C. Mathieu, un des efforts du Patriarcat, c’est l’appropriation par les hommes de la connaissance sur les pratiques sexuelles ; quel avenir ont les victimes de ces pratiques dans un univers queer ?

Le Queer ne risque-t-il pas d’être une nouvelle mascarade comme le fut en partie la  »libération sexuelle » des années 60-70, qui amena aux femmes son lot de malheur et de nouvelles contraintes ? La liberté sexuelle a toujours existé… pour les hommes. La libération d’après-guerre put certes être bénéfique à de nombreux endroits pour les femmes, mais ce sursaut a également profité aux hommes qui y ont gagné un accès légitimé et plus important encore aux femmes. Puisque les dominants de toutes sortes (sexe, économique, intellectuels) ont toujours une longueur d’avance, puisque le Queer peine à prendre en compte les rapports de pouvoir, qu’est ce qui empêchera les dominants de prendre leur part du gâteau queer ? (et ils y ont d’ores et déjà goûté)

Le mot de queer, en explosant les particularismes des sexualités minoritaires, peut tendre à invisibiliser les pratiques réellement anti-patriarcales, ce en mettant sur un pied d’égalité activisme politique et jeux sexuels, sans réellement faire d’états des lieux du danger que représentent les pratiques queers envers l’ordre établi. Le Queer enjoint parfois à se contenter d’une simple activité sexuelle non-conventionnelle comme subversion, ce qui est une dimension particulièrement minimaliste de l’activisme anti-patriarcal et bien souvent, un vœu pieux. L’homosexualité masculine ou le BDSM par exemple, ne contiennent pas par essence une dimension subversive, aussi anti-essentialiste qu’il se dise. Bien souvent, le mouvement queer prétend que ses adeptes mettent en danger l’ordre hétéro-patriarcal par leur existence même, ce qui encore une fois tient selon moi du conte de fées révolutionnaire digne des adeptes du  »Grand Soir ».

Beaucoup plus problématique, la théorie Queer peut servir à camoufler certaines pratiques qui sont, elles, ancrées dans un rapport de domination, comme la pédophilie par exemple. Il ne s’agit certainement pas de dire par là que les queers sont tous des pédophiles en puissance où qu’iels soutiennent implicitement la pédophilie, ce serait un procès d’intention absurde. Le problème étant que de la manière par laquelle il se définit, le queer laisse la porte ouverte à l’infiltration par de telles personnes ou de telles courants et s’éloigne de manière claire de la subversion qu’il prétend incarner. Il y a ici une ouverture que peuvent emprunter des formes réactionnaires et oppressives de sexualité. Le fait que la théorie queer soit bien souvent déficiente au niveau de l’approche en termes de rapports de pouvoir et de système de domination, au profit d’une vision libérale à l’anglo-saxonne, n’arrange rien et accentue le relativisme qui aide à mettre côte-à-côte des populations diverses en prétendant que leurs combats sont similaires.

En plus d’un flou qui peut potentiellement être dommageable, il y a bien souvent une absence de prise en compte, à la base, des différences idéologiques qui sous-tendent les différentes sexualités minoritaires. On sait, de par les différents mouvements historiques et par simple bon sens, que les intérêts des gays ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux des lesbiennes, qui ne sont pas les mêmes que ceux des transsexuel-les, des adeptes du BDSM, etc… Ce qui est à craindre, c’est bien une mise à l’écart de certaines questions en fonction des intérêts de personnes bénéficiant, au delà de leur sexualité, de privilèges (académiques, économiques, de genre), leur permettant de mettre sous leur conduite ou orientation la politique queer locale. De manière peu surprenante, parce que le Queer semble avoir un train de retard sur les questions d’intersectionnalité, c’est souvent le sexisme, le virilisme et l’anti-féminisme de membres éminents qui est le plus facile à mettre en lumière. Il n’est pas nouveau de constater le potentiel misogyne des groupes gays, la potentielle biphobie des lesbiennes, la transphobie de la plupart de la population, même celle homosexuelle. Mettre toutes ces catégories de personnes sous la même bannière risque de revenir fatalement à une invisibilisation des classes les plus opprimées au profit des classes les plus privilégiées et à une perpétuation en interne des dominations, d’abord par non-reconnaissance du caractère systématique des dominations.

Étant donné que même des hommes cis-hétéros, pour peu qu’ils aient réfléchi à leur sexualité de dominants, peuvent se dire ‘queer’, on voit mal ce qui les retiendraient de mettre en avant leur propres agendas politiques, au détriment de groupes moins visibles (trans, lesbiennes). On en arrive donc ici et là à avoir des théories queer menées par ces hommes cis-hétéros, ce qui est tout de même un comble lorsque la base de ce mouvement est justement une remise en cause du paradigme hétérosexuel. Les féministes des années 60-70, parce qu’elles ont dû batailler pour se faire leur place dans le monde académique, ont toujours été vigilantes vis-à-vis des tentatives d’infiltration de leur champ d’étude par la gente masculine (cf Bourdieu). Chez les Queers en revanche, ce risque de détournement ne semble jamais pris en compte, ce qui aboutit de fait à maintenir au pouvoir ceux qui y étaient déjà.

Ce qui peut être également dommageable, c’est le caractère plus global du queer à phagocyter des espaces de pensée proches pour s’immiscer dans leurs politiques. Historiquement, le queer s’est développé outre-Atlantique en opposition au féminisme et au féminisme radical en particulier. Le queer se présentait comme une alternative au féminisme, comme une variante plus  »croustillante » aux mouvements des femmes qui s’essoufflaient et étaient durement marqués par le ressac des années 80. Le mouvement queer, qui était largement influencé par les théories gays et androcentrées, était en quelque sorte une continuation des ruptures des mouvements homosexuels des années 70. Pourtant, la théorie queer se greffe de plus en plus sur la théorie féministe, prétendant l’enrichir, alors même que son développement est largement en opposition, comme une sorte de troisième voie à la fois au féminisme radical et à l’hétéro-patriarcat. Son tour de force est donc de recentrer les questionnements féministes vers la sexualité avant tout et hors des aspects matériels de l’oppression, ou tout du moins sans les approches matérialistes, au profit de l’approche post-structuraliste. Prétendre par là un progrès est je pense particulièrement mal venu. Non pas que l’approche queer et le postmodernisme soient strictement à jeter, néanmoins ils n’apportent presque jamais de considération en termes de système de domination et de rapports de force, qui sont pourtant les idées sur lesquelles s’est créé le féminisme moderne et dont il a cruellement besoin pour rendre compte du vécu des classes minoritaires.

En plus de cela, on en vient rapidement et largement à faire de  »l’anachronisme queer » en décrétant comme queers des penseur-euse-s qui, bien que revendiquant une sexualité non-straight, ne pouvait par leurs approches se confondre avec les théories queer. Des personnes comme Audre Lorde ou Monique Wittig sont issues de la pensée radicale et n’ont de fait rien à voir avec la pensée queer. Lorde s’est toujours décrite comme une lesbienne dans la veine du lesbianisme politique radical, comme coupée de la communauté des hommes et de leur imaginaire, elle n’était pas non plus pour un rapprochement d’intérêts avec les gays. Monique Wittig a été influencée par le féminisme matérialiste français ; si elle forme la  »frange sexualité » et littéraire du mouvement (avec Tabet et Mathieu pour l’anthropologie, Delphy pour la socio-économie et Guillaumin pour la sociologie), son courant a toujours été celui du lesbianisme radical et certainement pas du queer qui restait encore à faire. La récupération de ces deux figures parmi d’autres est donc une farce particulièrement sinistre. Il est significatif que ces rapprochements soient faits de manière autoritaire sur une base discursive et non pas politique : puisque Lorde et Wittig n’étaient pas straight, c’est donc qu’elles étaient queers ! Qu’importe si l’on commet un abusif contresens politique en se limitant à une définition à minima de l’activisme, il faut ce qu’il faut pour se réapproprier des figures historiques. Les queers font d’ailleurs contre les féministes radicales nombre d’atteintes au consentement : seraient queers non pas seulement celleux qui se disent queers mais également, contre leur gré, celleux qui sont dit queers car pensé-e-s comme tel-le-s. On crée aussi une filiation abusive avec des pratiques non-straight historiques, qui ne sont bien souvent pas replacées dans leurs contextes historiques et qui sont ainsi dépolitisées et de fait essentialisées : tout ce qui ne serait pas décrit actuellement comme straight est queer, quand bien même certaines de ces pratiques étaient utilisées à l’époque pour renforcer l’ordre hétéro-patriarcal et les différentes dominations sexuelles. On politisera également à outrance en donnant un sens queer anachronique à des pratiques comme le travestissement, qui étaient plus souvent affaire de survie que de subversion.

Le queer se nourrit du confusionnisme hérité de sa définition même et, bien trop souvent, invisibilise les groupes les plus vulnérables, parfois au profit et jusqu’à la récupération théorique et pratique par des adversaires de ces mêmes groupes.

Cet article se veut une rapide critique de la permissivité néfaste qu’a le queer dans ses fondations, qui sont par ailleurs théoriquement fort fragiles. Il ne s’agit pas de dire que tout groupe ou cercle queer répond à ces accusations, mais que bien assez l’ont fait par le passé pour pouvoir jeter un voile de suspicion sur ce concept théorique, qui emprunte souvent plus au libéralisme, au libertarianisme, à l’anti-féminisme et au virilisme, qu’à des concepts réellement subversifs, matérialistes, libérateurs et émancipateurs. Le Queer peine à convaincre de sa pertinence théorique et de sa portée révolutionnaire, s’embourbant dans une auto-satisfaction aveugle, propre à sa parenté  »post-iste ».

Déconstruction et Subversion

Petite réflexion sur deux termes largement utilisés dans le militantisme.

Mais d’abord définissons parce que ça ne sert à rien de déblatérer sur des mots qui ne sont pas compris ou entendus d’une même façon.

Pour commencer, la déconstruction n’est pas entendue dans le sens discursif (et postmoderniste – beuh), il s’agit plutôt de mettre en avant que la société est ‘construite’ et que l’étant, ses normes peuvent être mises à bas et tout du moins, déconstruites. Que la société et que les différents comportements sociétaux sont construits, c’est donc reconnaître qu’il n’y a plus (pas ?) d’état de nature. Dans un élan compatissant, on pourra dire que nature et culture sont mélangées à tel point qu’elles ne peuvent pas être différenciées et qu’attribuer tel comportement à la nature ou à la culture est sans intérêt car rien n’est 100 % naturel ou 100 % construit. Je pense pour ma part que la part de ‘nature’ ou ‘d’instinct’ est en fait si minoritaire qu’elle en devient presque négligeable et que l’argument de la nature est juste une manière confortable de dire qu’on ne peut rien changer. C’est la culture qui crée le discours sur la nature, la culture ne se base pas sur la nature en tant que telle, elle existe justement pour dépasser et subvertir l’état de nature. Là où nature et culture se rejoignent, c’est quand cette dernière utilise la première pour justifier et garantir sa permanence, justement pour tenter de montrer son caractère non-construit et donc indépassable. La culture et la société sont pourtant en évolution constante, non pas qu’elles mettent au pouvoir ou en avant des classes différentes, mais plutôt que leurs références changent pour garder leurs caractères hégémoniques (cf Lampedusa :  »Si nous voulons que tout reste comme tel, tout devra changer »). Reconnaître que les choses sont construites, y compris l’idée même de nature dans la société, c’est implicitement reconnaître que ce sont bien les personnes qui, par leurs actions, modèlent la société (bien que la société, par son inertie, modèle elle aussi les comportements) ; c’est aussi se rendre compte que rien n’est donné pour toujours et qu’il est possible de mettre au jour de différentes manières ce caractère construit, que nous pouvons aller à son encontre. Pour cela, nous pouvons donc déconstruire des comportements, des attentes, des attitudes en réfléchissant à comment la société nous inculque des automatismes et en tentant d’en dévier. Déconstruire, c’est donc s’attacher à un élément et, en général par l’absurde, montrer que l’on peut s’en séparer. C’est tout d’abord un processus intellectuel, il faut révéler la construction. Ensuite, peuvent se mettre en place toutes sortes d’actions ou de comportements pour déconstruire nos propres habitudes construites. Néanmoins est-ce suffisant ? Ou plutôt où va-t-on à partir de ces considérations…

Ce qu’il faut réaliser je pense, c’est que cette idée de déconstruction, de montrer les failles de la société, cette dernière est tout à fait prête à le faire d’elle-même. La société conservatrice a beaucoup plus d’auto-dérision qu’on ne pourrait le penser et c’est pourquoi déconstruire ne veut pas forcément dire remettre en cause ou mettre en défaut quoi que ce soit, en particulier lorsqu’on parle de comportement individuel. L’exemple  »par excellence » c’est le carnaval, qui est la forme institutionnalisée même de la déconstruction sociale, qui brise les carcans pendant un temps bref et met en branle les fondations de la société. Pourtant si l’on s’intéresse un tout petit peu à cette pratique et à ses différents avatars, on se rend vite compte que le but du carnaval, comme tout ce qu’on peut nommer un  »rituel d’inversion » – c’est à dire un acte de groupe qui inverse les règles sociales typiques – c’est bien de renforcer les normes sociétales conservatrices, en montrant l’absurdité de la dite déconstruction. Ces pratiques qui fonctionnent sur la déconstruction mais qui sont admises et téléguidées par la société, peuvent aussi servir de soupape pour délivrer d’une partie de la tension sociale entre les différentes classes. Mais en tant que tel, un acte  »déconstruit » (bon c’est pas joli mais j’espère que vous voyez l’idée) ne remet pas forcément en cause la construction de la société, c’est un simple jeu sur les codes.

La déconstruction donc, n’engage nullement la subversion.

Mais alors qu’est-ce que la subversion ? Et bien en allant directement à l’étymologie latine (moi qui n’ait jamais apprécié le latin, ça me fait une belle jambe), c’est la tentative de mettre en danger une institution, ici donc de mettre à mal des normes sociétales. Dans cette tentative, une phase de déconstruction est certainement nécessaire, ne serait-ce que parce qu’il faut à un moment réfléchir à la forme que prend la société pour se maintenir à un endroit, ce n’est qu’ensuite qu’on peut la mettre en défaut. La subversion néanmoins ne saurait être qu’un exercice de pensée, elle doit se traduire en acte – d’après mes souvenirs, les révolutions ne sont pas arrivées parce que quelqu’un y a pensé très fort.

La subversion se doit donc d’abord de frapper un pilier de l’ordre établi, il est nécessaire de déstabiliser, on ne fait pas de la subversion en étant friendly malheureusement. Et donc par exemple lorsqu’il est nécessaire de mettre à jour, de dénoncer et de tenter de faire disparaître des privilèges, cela ne peut pas être fait sans mettre en cause les privilégiés.

Cet article ressemblera sans doute à une querelle linguistique sur la définition de certaines pratiques, néanmoins il n’est je pense pas inintéressant de montrer que pointer du doigt et jouer avec les codes de la société ne revient pas à la mettre en danger et à la dénoncer, la société s’acquitte très bien de ses trublion-ne-s. Pour donner dans l’exemple, lorsque des hommes connus mettent des talons pour mettre à jour les contraintes qu’ont les femmes à se déplacer dans l’espace urbain et pour se l’approprier, cela n’a pas tout à fait la même charge que lorsque 250 féministes cagoulées (ou pas d’ailleurs) descendent de nuit dans la rue pour inscrire, ne serait-ce que pendant un instant, leur marque dans un univers nocturne, qui est encore pensé largement comme appartenant aux hommes.

Pour moi, la déconstruction est un peu le stade infantile de la subversion. J’ai toujours trouvé l’affirmation d’être déconstruit comme une sorte de pis-aller, quel intérêt si ce n’est pour aller plus loin ? Le travestissement par exemple existe depuis des millénaires, en tant que tel il n’a jamais rien mis en danger. Être  »déviant-e » ou  »déconstruit-e » n’a je pense qu’une valeur toute relative qui ne remet certainement pas en cause ni ne dénonce les codes de la société, c’est au pire faire de normes oppressives un matériel de jeu. Lorsque cela vient de personnes politiquement conscientes et engagées, cela peut être particulièrement crispant.

J’ai l’impression d’écrire cela en laissant beaucoup de zones d’ombres et de non-dits, en espérant que les vécus particuliers rempliront les blancs. En attendant une suite…

Réflexions sur l’antispécisme et comparaisons avec le féminisme

Plus le temps passe et plus je me retrouve incapable de trouver des titres funky ou ne serait-ce que réellement engageant… Plus sérieusement, je voulais développer ici quelques points qui me tracasse vis-à-vis de l’antispécisme et du concept de  »végéphobie ». Il s’agit ici moins de casser des briques sur les végan-e-s et les antispécistes que de pointer ce que je trouve être des problèmes et peut-être des failles dans la  »ligne politique » (pour faire bien ronflant) de ces militantismes. Ces réflexions peuvent aussi être appliquées à d’autres luttes, évidemment.

Pour situer tout ça, en tant qu’homme impliqué dans des luttes féministes (et non, du coup, je ne dirai pas  »homme féministe » ou  »homme pro-féministe »), j’ai toujours dû réfléchir à ma place en tant que membre de la classe oppressive présent dans des combats qui ne sont pas conduits pour moi. Il me faut donc faire attention à ce que je dit vis-à-vis du mouvement qui, si j’en suis j’espère un allié objectif, ne vise pas à l’amélioration de ma condition. Je participe à ce mouvement mais jamais au grand jamais il ne sera réellement le mien. En tant qu’homme  »allié du féminisme », il est pour moi normal de ne pas attendre des remerciements et aussi comprendre que, parce que je ne suis pas membre de la classe opprimée (et en parallèle parce que je suis membre de la classe oppressive), ce combat me sera toujours un peu étranger. Ma présence est au mieux appréciée, mais elle n’est jamais nécessaire. Je ne débite pas cette prose pour me plaindre que décidément c’est trop dur d’être un mec féministe, mais plutôt que c’est une place étrange et qu’il vaut mieux y réfléchir sérieusement avant de faire des bêtises dommageables (bêtises qui peuvent conduire à rejoindre ou devenir un groupe masculiniste ; ce qui serait douloureusement ironique quand même). Bref, pour pouvoir servir à quelque chose, il faut souvent dans un contexte militant, savoir se taire et savoir tourner un bon nombre de fois sa langue dans sa bouche. Ce qui est reproché aux militants engagés dans la lutte féministe, c’est aussi par exemple de mecspliquer et de manière générale, de prendre de la place dans le mouvement, d’invisibiliser les militantes alors qu’ils font partie de la classe oppressive et cela tout en prétendant venir aider. Bref, tout ça pour dire, que faire partie de la classe oppressive et vouloir aider un mouvement qui lutte contre notre propre classe, c’est souvent marcher sur la corde raide, du moins si l’on est un tout petit peu honnête avec soi même et avec ses camarades – que si l’on ne fait pas gaffe alors qu’on est sincère, on risque simplement de se faire légitimement éjecter fissa.

Je blablate mais je n’ai toujours pas parlé d’antispécisme, néanmoins vous voyez peut-être où je suis en train d’en venir. Je veux signifier que les antispécistes, aussi antispécistes soient-iels, aussi pur-e-s qu’iels veulent être, font tout de même partie de la classe oppressive de la lutte à laquelle iels prennent part. Cela paraît idiot à dire, mais il va aussi de soi que les antispécistes prennent toute la place dans cette lutte : on entend qu’elleux. Vous allez bien sûr me dire, c’est normal, les animaux ne parlent pas et si ils ont des formes de langage et/ou des manières de se faire comprendre, c’est quand même pas la panacée ; Loin de moi l’idée de réfuter cela et de d’utiliser ce fait pour faire mon gros malin. Néanmoins la place du militant faisant partie de la classe oppressive, problématique abondamment discutée dans les luttes féministe et antiraciste par exemple, me semble être absente de la lutte antispéciste (mais c’est peut-être moi qui n’aie pas assez bien regardé hein…). Si cela est vrai, on peut bien sûr l’imputer au fait que le seul vivier de militant-e-s organisé-e-s est plus au moins fatalement humain, on ne peut pas vraiment y échapper. On notera aussi en rappel avec l’article précédent que, dans la lutte anti-spéciste, les opprimés ne peuvent pas rappeler leur place aux militant-e-s de la classe oppressive.

Ce qui me chagrine encore avec la lutte antispéciste, c’est comparativement avec ma propre expérience au sein du mouvement féministe. Dans cette dernière, le travail d’explication des problématiques ne serait jamais laissé intégralement aux hommes. Au mieux, les hommes peuvent être utiles pour montrer une autre facette du mouvement à d’autres hommes non impliqués. Cela permet de parler de ces sujets d’oppression  »d’homme à homme » parce qu’on sait bien que ces derniers sont encore considérés comme des figures rationnelles là où les féministes sont vues comme ‘hystériques’. Autre chose, qu’un homme discute du vécu des femmes est généralement très très mal vu dans le milieu féministe, que cela soit le fait d’un allié ou pas. Du coup, quand je renvoie cela à la lutte antispéciste, cela donnerait des hommes qui expliqueraient à d’autres hommes la vie et l’expérience de femmes et pourquoi il faudrait qu’ils se mettent tous à faire quelque chose de leur côté…

Évidemment, cette analogie est très faussée parce que l’oppression patriarcale et celle spéciste sont très différentes, leurs aboutissements aussi, les comparer et les mettre côte à côte relève un peu de la manipulation. Néanmoins lorsque j’essaie de tracer des parallèles avec une certaine lutte, je le fais nécessairement en partant de celle que je connais le mieux.

Bref, voilà une des choses qui me perturbe dans la lutte antispéciste. Au final, ce sont les gens de la classe oppressive qui disent ce que ressentent les opprimés (bon sur le fait de tuer/torturer les animaux, l’expérience particulière est moins nécessaire, pas compliqué de voir que c’est pas bien), qui disent comment lutter contre la domination, qui décident quels comportements sont bons ou pas, etc. Autres exemples, dans la lutte anticapitaliste, la bourgeoisie, petite comme grande a toujours eu une place parmi les penseurs et les activistes, tandis que dans les lutte antiraciste et féministe, la participation d’allié-e-s venant de la classe dominante a toujours été saluée mais vue avec circonspection.
La lutte antispéciste est en fait la seule qui soit menée de bout en bout par les oppresseur-se-s…

Sur la question de la végéphobie maintenant…
La ligne est globalement la même que précédemment. La végéphobie ici mise en avant (je sais même pas vraiment si c’est l’interprétation classique, je ne fais que le supposer), c’est donc une discrimination et/ou un rejet de personnes véganes ; une discrimination en fonction du régime absorbé (et des implications politiques) en quelque sorte.
Qu’est-ce qui me tracasse dans cette appellation ? Tout d’abord, pour moi, le véganisme et le concept de végéphobie qui en est issu sont éminemment politiques. C’est littéralement un choix politique que d’être végan, en ce sens c’est se relier à l’idée d’antispécisme à défaut de lutter directement. Ainsi je crois pouvoir dire sans me tromper qu’une personne devient ou se dit végane par un processus de réflexion qui est politique. Pour simplifier on peut donc dire qu’on choisit d’être végan, c’est un choix de ligne politique devant des inégalités et des discriminations. A ce sujet, être végan, comme tout choix politique est très différent d’autres discriminations et surtout des trois  »principales » que sont la discrimination de race, celle de classe et celle de sexe, car celles-ci contiennent des données qui ne dépendent pas de la personne discriminée. On ne décide pas d’être femme, racisé-e ou prolétaire, contrairement au véganisme qui tient du caractère politique.
Dans cette ligne, on remarquera donc que le concept de végéphobie est particulier justement parce qu’il est énoncé. On n’a jamais entendu parler de  »communisto-phobie »,  »droito-phobie », etc. quand bien même des discriminations en fonction de la ligne politique existent. Je ne sais d’où vient l’idée de nommer cette discrimination politique là, mais je le trouve singulier. Encore une fois, cette prose a plus pour but de souligner une particularité que de la dénoncer.

Autre chose qui me perturbe dans la ligne du discours sur l’antispécisme des premiers paragraphes. Être végan ce serait donc mettre en pratique le concept d’antispécisme (pas d’analogies avec  »le féminisme c’est la théorie et le lesbianisme la pratique » merci…). Je pense que la plupart des végan-e-s le sont devenu-e-s par souci d’antispécisme. Cela me paraît absurde de concilier le fait de ne pas manger de produit venant d’animaux mais en parallèle de trouver ok le traitement des animaux dans le monde actuel (à la limite l’inverse me paraît plus probable). Les végans sont donc des personnes antispécistes conscientes du caractère oppressif de l’exploitation animale.
On en arrive donc à une situation où des oppresseur-se-s, luttant de manière hégémonique pour les droits d’opprimés, réclament de considérer comme discriminatoire le fait qu’on s’attaque à elleux sur les bases de leur engagement politique. Je ne vais certainement pas faire ici un rapprochement avec le  »racisme anti-blancs » et avec la  »misandrie » parce que je sais que ce n’est absolument pas comparable et certainement pas justifié par les mêmes stratégies, mais je trouve que c’est questionnant malgré tout.
Je n’arrive pas à trouver de luttes où cette situation puisse s’appliquer sans que cela crée de gros problèmes internes, mais parce que dans la lutte antispéciste, l’opprimé n’a presque aucunes possibilités de lutter seul et surtout de communiquer seul, cela devient possible d’avoir crée et nommé une discrimination envers un  »oppresseur-allié » par un tiers (certainement lui aussi oppresseur par ailleurs).
Je vois bien que la spécificité de la condition de l’opprimé rend cela  »possible », mais cela continue de me rendre perplexe et de me paraître déplacé, en particulier lorsqu’on dit que la végéphobie au delà de l’attaque sur le/a militant-e est une attaque cachée envers les animaux, puisque j’ai l’impression que cela renforce mon argument (c’est à dire que devant une attaque envers l’opprimé, c’est un-e oppresseur-se tiers qui émet des plaintes et attire l’attention sur lui/elle).

Bref, tout ça pour dire que les questions de place des oppresseur-se-s dans les luttes militantes deviennent je trouve très complexes dans la lutte antispéciste. Je ne veux pas développer ceci pour taper sur les végans ou autres, mais pour montrer qu’une position n’est tenable que dans un certain contexte militant. J’ai souvent vu des comparatifs entre le féminisme et véganisme ou colonialisme et véganisme. Pourtant, jamais (encore) je n’ai lu d’introspection sur le rôle des militant-e-s qui appartiennent, qu’iels le veuillent ou non, à la classe oppressive. Peut-être que cela existe et que je n’ai pas eu la chance d’en lire (et c’est pour ça que les commentaires existent).
Toutefois, il est parfois intéressant de comparer sa position d’allié-e dans une lutte vis-à-vis d’autres, ne serait-ce que pour chercher des pistes sur sa propre manière de militer.

Féminisme et Progressisme

(Ce texte était parti pour être assez généraliste mais se termine sur une note plus centrée sur l’activité militante et sur le cas des hommes militants en général – ou alors ce fut tout le temps la pensée sous-jacente)

Je voudrais mettre en avant un petit exercice, que j’ai pour ma part trouvé pertinent dans le monde militant : voir quelles étaient les positions de nos interlocuteurs (-cutrices aussi mais c’est plus intéressant avec les hommes) sur les questions du droits des femmes, ce pour  »jauger le progressisme » d’une personne militante ou se disant justement progressiste. Derrière l’expression un peu ronflante, je veux mettre en avant la tendance qui existe venant de personnes, s’identifiant généralement comme étant de gauche, à embrasser une idéologie progressiste et de lutte contre les discriminations plus parce que c’est ce qu’on attend d’elles, en tant que personnes de gôche, que par réflexion personnelle. Disons-le, c’est un peu pour faire sortir du bois ces gens qui, se revendiquant progressistes, n’ont jamais modifié leur train de vie du fait de leurs engagements. Ceux-ci peuvent tout à fait mettre en avant un progressisme  »de façade », une posture de gauche qui vient plus généralement de leur environnement social (parents, amis) tout en cachant difficilement un conservatisme qui est aisé à attraper.

Cette tentative de  »sondage de progressisme » peut sembler un peu tendancieuse ou à côté de la plaque. Néanmoins, dans le monde militant (de gauche et d’extrême-gauche en tout cas), on est selon moi en droit d’attendre une certaine ouverture d’esprit et une réflexion personnelle sur les différentes luttes et sur les différentes résistances aux discriminations. Il y a bien entendu de nombreuses luttes qui ne se recroisent pas toujours, je pense toutefois qu’on peut exiger de personnes se battant contre certaines discriminations (par exemple dans des combats antiracistes), d’être aussi à l’écoute disons, des luttes des femmes ; ce sont dans ce cas là des militantes racisées qui peuvent permettre de rendre compte de ce besoin. Les personnes un peu aguerries auront reconnu derrière tout cela la mise en avant de l’intersectionnalité – c’est à dire le fait que les discriminations n’existent pas côte à côte mais se recoupent, créant une toile complexe, rendant nécessaire le besoin d’étudier chaque cas selon différents angles : genre, situation socio-économique, etc. Une des bases de l’intersectionnalité, c’est qu’on peut tout à fait être opprimé-e dans un système et oppresseur-e dans un autre. De même, on peut être opprimé-e par deux systèmes, ce qui crée une situation qui ressemble aux deux autres, mais qui de fait, est unique et mériterait une troisième approche (le cas typique étant ‘la femme noire’).

Première chose à prendre en compte, l’intersection des luttes et donc la nécessite de non-hiérarchisation et surtout de connaissance des autres luttes. Il ne s’agit pas ici de demander à chacun de lutter partout, mais plutôt de prendre conscience que différents fronts de lutte existent, qui ne sont pas moins louables que le sien et dont les analyses peuvent parfois se conjuguer. Comme avancé précédemment, il est par exemple difficile de discuter de féminisme dans le cas de femmes immigrés sans parler de racisme et de décolonisation.
Pour ma part, j’estime qu’être engagé dans un combat militant pousse et même exige de reconnaître les autres combats, sans avoir nullement à se disperser (il ne s’agit pas d’exiger des militant-e-s de la LICRA d’avoir nécessairement une commission femmes). Je pense par exemple qu’un militant anticapitaliste sexiste est presque aussi aberrant qu’un-e militant-e anticolonialisme raciste. En tant que militant-e, il est possible bien sûr d’avoir des préjugés, de méconnaître. Néanmoins, après avoir été informé-e, si l’on refuse de se remettre en cause, si l’on refuse de réfléchir sur son comportement et sa place dans les systèmes de domination, il y a un problème en inadéquation avec l’idée même de lutte militante dans laquelle on est par ailleurs engagé-e.

Second point, la particularité du combat féministe et pour le droits des femmes vis à vis des autres. Comme l’avait dit une féministe dont le nom m’échappe, la particularité de l’oppression patriarcale est que bien souvent, l’opprimée vit dans le même lieu que l’oppresseur (qui sera un père, un mari, un frère, un petit-ami, etc.). Une des spécificités donc, c’est je pense la proximité. Si l’on compare cela aux autres discriminations, on remarque qu’il n’est pas absurde de penser que par exemple, un-e blanc-he puisse n’avoir aucune personne racisée parmi ses proches (ami-e-s / parent-e-s) ; dans la même veine, il n’est pas impossible pour un-e bourgeois de ne pas fréquenter de prolétaires ou de personnes socialement défavorisées. Aussi, l’orientation sexuelle, étant cachée plus souvent que les autres, il n’est pas non plus impossible de ne compter aucun-e homosexuel-le ou aucune personne trans parmi ses relations. Tout ça pour en venir au fait qu’il est par contre quasi-impossible pour une personne de ne pas compter parmi ces proches de personnes de l’autre sexe.
Qu’est-ce que cela induit maintenant vis-à-vis de la vie militante ? Pour commencer, un sens d’implication différent. Fatalement, quelqu’un qui souhaiterait devenir féministe ou tout du monde est influencé par les théories féministes, pourra sans trop de difficulté et de première main appliquer le cadre militant féministe à sa propre vie et pratique militante. Il paraît absurde de le noter mais bon : prenons un militant cis-hétéro qui a de son propre chef beaucoup réfléchi à son langage en présence de personnes homo et trans ; il faut naturellement qu’il rencontre de telles personnes pour pouvoir  »pratiquer » cela et voir comment cela change ses habitudes de langage. Mais ‘pire’ encore, il faut souvent qu’il fréquente ces personnes homo et trans pour déjà commencer à réfléchir à son langage. Être en contact avec des femmes est beaucoup plus aisé que de rencontrer d’autres types de classes opprimées, par simple vertu numérique, mais aussi largement par l’organisation sociale (et urbaine).

Qu’est-ce que cela induit négativement maintenant… Eh bien que des personnes engagées dans certains combats militants peuvent tout à fait n’avoir jamais eu à remettre en cause leur propre conduite. Mais également, le fait que, pour certain-e-s militant-e-s qui ne font pas partie de la classe opprimée pour laquelle iels se battent, il y a la possibilité de lutter ‘au loin’ (bien que ce soit de plus en plus compliqué je pense). Ceci fait que leur engagement est différent dans la forme et la motivation vis à vis de celleux qui subissent directement l’oppression. Prenons un cas pratique : la lutte pro-palestinienne. Pour des gens qui se battent avant tout par souci de ‘justice’ envers la cause palestinienne, je ne pense pas dire de grossieretés en proclamant que, si demain la situation au Proche-Orient se résolvait et que la Palestine devenait enfin un État dont les droits étaient reconnus et si, de manière générale, l’affaire se solutionnait dans une optique où la Palestine puisse récupérer de décennies de violences, je doute que la vie de la plupart des militant-e-s en France soit changée. Ceci parce qu’au final, lutter pour les droits des palestinien-ne-s ne nécessite que très peu de remettre en cause sa propre socialisation, son propre comportement de tous les jours. Cela ne rend absolument pas la lutte pro-palestinienne moins méritante que d’autres, cela la rend juste différente. Il n’y a rien qui vient directement nous bousculer, en fait la plupart des mauvaises nouvelles viennent bien souvent consolider l’engagement. Je doute que beaucoup de choses dans ce type d’engagement secoue au point de se dire  »Tiens et si en fait cette cause n’était plus mienne finalement ».

Le très grand risque également, c’est de s’éloigner des attentes véritables de la population opprimée. Je suis sûr qu’une bonne partie des militant-e-s pro-palestinien-ne-s ne sont pas allé-e-s dans les territoires occupés ; ce n’est pas une accusation, la chose n’est pas aisée. Néanmoins, il est facile de remplacer dans sa ligne de conduite militante, ce que veulent les palestinien-ne-s, par ce qu’on voudrait voir arriver aux palestinien-ne-s. Nos idées sur quoi faire et comment améliorer la situation ne sont dans ce cas que très rarement remise en cause par la population opprimée même. Ceci induit très certainement une situation de confort intellectuel qui peut être très dangereuse.
On peut pour cela donner un exemple historique. Au XVIIIe siècle, un club anti-esclavagiste, la société des amis des noirs, s’est mis à remettre en cause le choix de l’action violente chez les révoltés d’Haïti. Pour les blancs  »progressistes », il était terrible de voir que les populations discriminées utilisaient des stratégies autres que les leurs. Sans doute parce qu’iels ne s’étaient jamais confrontés directement au système colonial, iels pensaient que leurs solutions de blanc-he-s métropolitain-e-s étaient meilleures que celles des populations directement touchées par les discriminations. John Stuart Mill n’était pas encore passé par là, certes.

On a donc vu à cette période des  »progressistes » se désolidariser de la lutte anti-esclavagiste parce que les méthodes des esclaves pour se libérer n’étaient plus de leur goût, ce qui est quand même une belle démonstration de suffisance.

Cette perte de proximité avec la population discriminée est à mon sens quasi-impossible dans le cas du féminisme. La posture du  »toutes les femmes sont discriminées sauf la mienne » vient de personnes militant plus par souci d’estime personnel et par volonté de renvoyer une impression de progressisme, que par réel intérêt envers la population discriminée.

La nécessité pour un militant de changer son comportement et son éducation sociale au gré de son engagement politique a été mentionnée. Puisqu’il est je pense, impossible de se socialiser sans rencontrer de personnes du sexe opposé, un militant réellement intéressé par les questions de dominations, souhaitant changer son attitude pour ne pas refléter lui-même ces dominations, devra nécessairement et constamment réfléchir à son comportement vis-à-vis des femmes. Parce que le militantisme, c’est d’abord se changer soi, parce que numériquement parlant, la classe des femmes représente une des populations discriminées les plus importantes, je pense que le comportement à l’égard du féminisme et des droits des femmes en particulier est donc un bon indicateur pour voir quels changements un militant est prêt à accepter.
De manière pratique, je pense qu’un homme sensible aux thèses féministes et travaillant sur lui-même en ce sens sera plus sensible aux autres discriminations que, pour faire ma langue de vipère, un militant anticapitaliste. Mon expérience n’est sûrement pas exceptionnelle, mais elle valide tout à fait cette affirmation ; j’ai rencontré de nombreux militants anticapitalistes ou écolos qui étaient homophobes, sexistes, quand il n’étaient pas de bons racistes du terroir (mais être raciste c’est puni par la loi donc ça on sait que c’est pas bien !).

Il n’est pas nouveau dans le monde militant que parmi toutes la galaxie des luttes de gauche, le féminisme et les droits des LGBT sont souvent vus comme la cinquième roue du carrosse. Ils sont souvent relégués au rang de choses secondaires. Encore de nos jours, après des décennies de féminisme, l’anticapitalisme reste toujours LA Lutte, j’ose prétendre que c’est entre autre parce que les cadets de la bourgeoisie peuvent la rejoindre pour se donner un air de progressisme à peu de frais. Cette prose est méchante à dessein, parce que bien souvent, les personnes qui luttent contre le capitalisme ne modifient que peu leur comportement, il n’y a que rarement de remise en question de sa place dans la consommation par exemple. Il n’y a qu’à voir le business de goodies militants pour s’en convaincre. Très souvent, on fait peu en gueulant beaucoup, et force est de reconnaître que la mouvance réellement révolutionnaire a diminué tout au long du XXe siècle. La plupart du temps, le militant agit pour donner l’impression de se battre pour la justice sociale. Pourtant, lorsque les tentatives d’intersectionnalité notamment féministe sont mises sur le tapis, il n’y a plus grand monde. Régulièrement, les questions féministes sont mises au rebut par les groupes de gauche et avec elles les féministes elles-mêmes. Les demandes de questionnements sur le caractère patriarcal et viriliste de certaines actions, de certains comportements de militants sont vues comme des atteintes odieuses à la liberté. Lorsque des affaires de violences sexuelles ‘éclaboussent’ des groupes militants, la solution se règle bien souvent par le départ de la plaignante, tandis que les militants se cachent derrière la justice bourgeoise qu’ils sont ailleurs bien prompts à combattre.

La question du féminisme, comment changer son comportement pour que en tant que militant et en tant que personne, l’on puisse rendre la vie plus simple pour les femmes et les LGBT est certainement un des plus gros points d’achoppement du monde militant. Par cela, il est bien souvent aisé de voir la sincérité générale d’un militant ou d’un groupe de militant-e-s au travers de leurs positions quant aux droits des femmes et quant à leur volonté d’intégrer les problématiques féministes à leur ligne de conduite. Parce que justement, la plupart de nos interactions avec autrui contiennent ces réflexes patriarcaux, de quelconque sexe que l’on soit, il est primordial de se rendre compte du piège qu’est cette éducation et de chercher à s’en défaire, à la fois personnellement mais aussi dans nos groupes militants. Ceci pour la bonne raison que comme tout autre lieu, le militantisme n’est jamais à l’abri des dominations en général et de la domination patriarcale en particulier. Bien souvent, ce sont ces automatismes virilistes qui sont pour les militants hommes les plus insupportables à remettre en cause et les plus niés dans la pratique militante. C’est donc un exemple indéniable d’ouverture et de réflexion que de voir des personnes et surtout des groupes tenter d’infléchir une dynamique toujours plus antisexiste et motivée par le féminisme.

Pour toutes ces raisons, je pense que la prise en compte des analyses féministes et la remise en cause des habitudes patriarcales sont le plus sûr marqueur d’un désir de modifier profondément notre manière de vivre et par là, nos manière de lutter et de s’ouvrir à la connaissance d’autres luttes contre tous types de domination. Bien souvent, le militantisme se résume à être dans ce qui semble être  »le bon camp » sans se soucier de ses propres actions dans la course des différentes dominations. Le féminisme est bien souvent l’électrochoc qui révèle à quel réel point les activistes jugent important de lutter.

(ps : ce texte a été écrit et pensé sur plusieurs jours, ce qui explique l’aspect peut-être parfois décousu de certaines transitions et parties)

Ordres et Harmonie…

En lisant sur la société occidentale médiévale, il m’est logiquement souvent arrivé de lire des choses sur les trois Ordres ne serait-ce que pour introduire ce concept important en particulier à partir de l’an mil.

Les trois Ordres, pour rappel, sont constitués de manière hiérarchique en valeur par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Ils reprennent l’idée de la tri-fonctionnalité (cf G. Dumézil), soit « ceux qui prient », « ceux qui combattent », « ceux qui travaillent ». En suivant ce schéma de séparation de la société, on aurait ainsi un modèle harmonieux, où chacun des ordres profitent des bienfaits des deux autres tout en étant dispensaires eux-mêmes d’une sorte de bienfait. On échange donc protection, travail (manuel avant tout) et travail spirituel, œuvres de salut.

Ce qui me pose de gros problèmes, c’est qu’un tout petit aperçu des sociétés médiévales occidentales montrent que ce schéma est complètement mensonger. Ce n’est pas très étonnant, il est le fruit conceptuel d’un seul ordre (le clergé) et le résultat matériel d’une certaine classe (la noblesse). Que les gens d’une époque tordent la vérité pour l’adapter à leur vision politique, c’est disons chose normale. Que les promoteurs de cette séparation sociétale que sont les évêques Gérard de Cambrai et Adalbéron de Laon soient orientés, ce n’est ni étonnant, ni réellement problématique en soi : chacun est libre de poursuivre son agenda politique. Le principal souci, c’est lorsque cette tri-répartition est décrite pour expliquer l’état d’esprit de la société mais jamais remis en cause par une simple application de bon sens.

Sans virer dans une interprétation trop marxisante, que je doute pouvoir maîtriser jusqu’au bout d’ailleurs, mais en reprenant le concept de classe, on peut vite fait voir qu’il n’y a globalement au moyen-âge certes pas trois ordres mais deux classes (la montée de la bourgeoisie urbaine chamboulera cela). Les deux classes étaient logiquement la noblesse et les roturiers.

Le clergé a toujours été séparé entre deux groupes, les petits clercs et les prélats et surprise, les seconds appartiennent pour ainsi dire toujours à la noblesse, tandis que les premiers proviennent de la roture. Ainsi, le clergé reproduit en son sein la dichotomie noblesse / tiers-état.

Il est particulièrement significatif de voir que si le clergé et la noblesse sont souvent désignés comme tels, la roture est plus souvent nommés justement « tiers-état »… ce qui reste lorsqu’on a enlevé ceux qui compte pour ainsi dire (artisans, journaliers, etc aucune unité). La roture existe par définition négative, c’est « ceux qui ne sont pas », ceux qui ne possèdent pas de « qualités », exactement comme les autres grandes groupes dominés dans les sociétés passées et présentes.

Prenons quelques exemples pour montrer, au-delà de la fausseté de la pertinence du Clergé comme entité séparée, pourquoi cette tri-fonctionnalité ne tenait pas. Pour commencer, la plupart des armées du moyen-âge n’était pas composé de nobles, mais d’hommes d’armes roturiers (espérant parfois par là être anoblis d’ailleurs). Si les nobles et surtout la chevalerie montée reste le cœur de chaque armée occidentale pendant le Moyen-Âge, le gros des troupes est composé de professionnels recrutés dans les classes moyennes du Tiers. L’appellation de « ceux qui combattent » est donc totalement galvaudée par la noblesse, car même si c’est ce qui la définit (c’est son premier but), elle n’est absolument pas la seule à exercer la violence. C’est la roture qui majoritairement souffre des guerres et paye le prix du sang, tant dans les armées que dans les populations civiles, mais seule la noblesse en tire une reconnaissance sociale.

Autre et dernier point. Les trois ordres sont souvent présentés comme un modèle harmonieux, qui fonctionnent lorsque tout le monde reste dans son attribution. C’est tout bonnement faux et parfaitement hypocrite. On peut être sûr que pour les nobles qui étaient responsable de la transmission de l’histoire en bonne partie, cette organisation était bonne et pour cause, c’est eux qui en tiraient tous les profits. Que les nobles et le haut clergé nous disent que les trois ordres sont harmonieux n’est pas surprenant, mais il seraient absurde de les croire. La société médiévale tardive n’était pas harmonieuse, elle était profondément inégalitaire, superstitieuse, coercitive. A bien des égards le modèle « barbare » du Haut Moyen-Âge était plus égalitaire. Mais il est révoltant de voir qu’on nous informe sur le modèle des trois Ordres de la société, sans préciser et montrer que cette répartition des rôles étaient non seulement fausse mais aussi qu’elle était profondément inégalitaire. Il ne s’agit pas par là de juger les gens du Moyen-Âge (qui sont morts depuis bien trop longtemps pour que ça compte ou serve à quelques choses), il s’agit simplement de ne pas prendre pour dit les manières dont une société se représentait, parce que bien souvent, elle se représente de la manière dont les privilégiés le souhaitent.

Il ne s’agit pas de nous !

Une attitude particulièrement exaspérante chez les hommes intéressés (ou pas d’ailleurs) aux questions sur l’égalité hommes/femmes, c’est celle qui consiste à demander aux féministes : ce qu’elles pensent de nous, ce qu’elles pensent de cette situation bien embêtante pour les hommes dans cette société de rôles genrés, ce qu’il faut faire… Donc on va juste se dire une chose à propos du féminisme :

 

Il ne s’agit pas de nous ! (c.a.d. « nous les hommes »)

 

Le féminisme a vocation à combattre les représentations genrées et à lutter contre le Patriarcat. C’est tout à fait vrai qu’il y a certains de ces rôles genrés qui sont néfastes aux hommes (ne pas exprimer ses sentiments, être fort en toute circonstance, afficher sa virilité et rire de son manque chez les autres). Mais… Pourquoi serait-ce aux féministes de s’occuper de cela ? Parce que, en attendant, les féministes s’occupent des femmes, celles qui sont, en ce moment, opprimées par une domination systémique et je pense pas me tromper en disant que ça leur prend du temps… Si les rôles genrés masculins sont si oppressifs, pourquoi ce serait aux particulièrement féministes de lutter contre eux. C’est plutôt à ceux qui se disent opprimés de lutter contre. Donc par exemple, le temps que vous prenez (vous resquilleurs du féminisme) pour demander aux féministes de s’occuper du viol des hommes par les hommes, c’est du temps que vous perdez à ne pas sensibiliser vos camarades là dessus. C’est du temps que vous perdez à ne pas vous informez sur les mécanismes du viol en général, de l’homophobie et de la virilité agressive. C’est du temps que vous perdez tout simplement, parce que 80 % des victimes de viols sont des femmes et les féministes n’ont pas de temps à vous consacrer, elle le dépense pour leurs sœurs.

 

Les féministes n’ont pas pour vocation de parler d’abord des hommes. Oh bien sûr étant donné que nous vivons dans une société genrée de manière binaire, ils risquent bien d’arriver sur le tapis à un moment, mais je doute que ce soit pour chanter leurs louanges… Les féministes n’ont pas pour travail de parler à 50/50 sous prétexte de parité: vous accuseriez les Black Panthers de ne pas parler assez des minorités asiatiques vous ? Non, les minorités asiatiques se débrouillent elles-mêmes avec leurs propres problèmes et les Black Panthers sont déjà débordés ! C’est « pareil » avec les féministes, si vous êtes vraiment dans leur camp, vraiment soucieux de l’égalité, vous n’avez pas à leur faire perdre du temps pour qu’elles prennent en considération vos propres soucis. Travaillez dessus, lancez des idées, des actions, des initiatives et alors elles pourront vous soutenir, vous donnez coups de mains et des conseils, mais c’est quand même pas à elles de mettre à bas l’intégralité de la société patriarcale pendant que les hommes anti-sexistes regardent faire, avec les doigts de pied en éventail !

 

De plus il ne faudrait pas oublier un truc, en tant qu’hommes, c’est que le féminisme est pas là pour nous faire de cadeaux ! Nous avons été socialisés de manière plus ou moins masculine, nous avons plus ou moins des réflexes d’oppresseurs. C’est à nous de faire du travail là dessus, pour être digne d’être un allié fiable et sûr, pas à elles de nous dire que c’est merveilleux quand même qu’on s’intéresse à leurs luttes ! Il y a une tournure de phrase que je trouve assez dangereuse, c’est celle de dire que le féminisme peut et va « nous apporter quelque chose » en tant qu’homme. Sauf que le gros morceau en tant qu’homme pro-féministe, c’est d’accepter que nous avons des privilèges et des attitudes de dominants et de s’en défaire, de tendre vers ce que Francis Dupuis-Déri appelle le disempowerment. Il ne faut pas se leurrer, la montée du féminisme conduira inévitablement à une perte de confort pour les hommes, il faudra qu’ils régulent leurs attitudes dans la rue, qu’ils s’occupent réellement équitablement des taches domestiques, etc. Il est vrai qu’à certains endroits, la lutte anti-sexiste nous sera bénéfique, comme elle sera pour toutes et tous : parce qu’elle permet d’arriver à des rapports humains et égalitaires avant d’être des rapports genrés teintés d’oppression et de compétition. Ce que nous avons à gagner, c’est une sérénité et la possibilité d’être vu comme des gens sûrs par nos amies, de pouvoir vraiment compter au-delà des conceptions « masculines » et « féministes ». Mais disons le nous, il faudra perdre avant de gagner.

 

Il est pour moi très dangereux de chercher à « améliorer sa situation d’homme » par le féminisme. N’oublions pas que nous faisons partie de la classe oppressante; qu’est ce que cela veut dire qu’améliorer sa situation dans ce cadre là ? Ce qu’il faut, c’est se rendre compte de ses privilèges, les mettre en question et finir par les abandonner ou les mitiger autant que ce la se peut. Alors seulement on pourra avancer, ayant déconstruit quelque chose, vers une reconstruction plus juste et non sexiste.Et pour cela, il est nécessaire de faire la route en partie seul, de s’informer, de travailler sur soi, de faire ses propres recherches, quitte à demander à une camarade féministe si l’on va dans la bonne direction. Je les crois assez vigilantes pour repérer un homme anti-sexiste tenté par le masculinisme (parce que dieu sait qu’il y en a…) pour réussir à l’en éloigner. Il faut toujours faire un premier pas (oui je sais c’est encore aux mecs de faire le premier pas !) pour mériter sa place dans la lutte féministe. Rappelons nous en effet que si nous pouvons y apporter quelques choses, le Féminisme, c’est avant tout des femmes qui luttent pour leurs droits à elles, pour rattraper l’écart creuser par la société patriarcale. Ce que nous nous pouvons faire, c’est les aider en abaissant de notre côté l’influence de la dite société, mais ne faisons surtout pas l’erreur de croire que nous sommes indispensables !

 

Au contraire, rendons nous dignes de lutter aux côtés de nos camarades pour rendre meilleur la situation de toutes les femmes.

Sur la non-mixité féministe militante

Si vous êtes un homme et que vous avez fait partie de groupes militants un peu radicaux, voilà une problématique à laquelle vous avez sans doute déjà été confronté. Comme c’est mon cas, je vais essayer d’en dire quelque chose de pertinent, car je sais que presque tous les moments et endroits où ça été mis en place, ça a posé problème (et là je veux dire les mecs militants ont posé problème).

(Précisons déjà qu’il ne sera pas question de transsexualisme, non pas que ce soit inintéressant, mais l’accueil ou non des transsexuel-les (qu’iels soient MtF ou FtM) dépend largement des cas spécifiques, ce qui compte ici c’est surtout ceux qui ne peuvent jamais participer à ces réunions non-mixtes, c’est à dire les hommes (regardez on parle de nous !))

Il est en quelques sortes amusant de voir, que parce que ce sujet tend à contrecarrer une des bases mêmes de la société (la mixité de genre), il est souvent reçu avec des réactions pouvant aller de la moue rageuse jusqu’au franchement violent. C’est aussi un excellent moment pour voir ce qu’il en est vraiment de l’engagement des hommes qui se disent féministes, pro-féministes ou termes similaires ; c’est parallèlement un instant pour essayer de sensibiliser plus fortement des camarades hommes, sinon peu intéressés à ces questions d’anti-sexisme, féminisme, lutte anti-patriarcale, etc. (mais dont vous pouvez être sûr qu’ils auront un avis sur la non-mixité femmes quand même).

Mais tout d’abord, qu’est ce qu’on en pense de cette non-mixité femmes ? Eh bien pour faire très simple, je crois personnellement que c’est un outil extrêmement important pour les féministes et que si ces dernières veulent mettre en place une réunion en non-mixité, ma foi les hommes, y compris les camarades ne devraient même pas ouvrir leur gueule là dessus, point

Si la lutte se fait vraiment par les opprimées, pour les opprimées, selon les moyens des opprimées, alors la non-mixité ne devraient même pas être un sujet qui doive se discuter.

Une des attitudes très communes et très révélatrices des hommes, c’est de juger que ces réunions sont organisées pour exclure les hommes. Se dire ça, c’est partir du principe que les féministes font des trucs spécifiquement pour embêter les hommes. Et bien figurez-vous que non, ces espaces sont bien fait avant tout pour les femmes et pas contre les hommes. N’oublions pas qu’il ne s’agit que d’un moment ponctuel, ou d’un lieu précis. Lorsque les féministes réclament des espaces non-mixtes, ce n’est pas pour se couper définitivement des hommes hein, c’est juste que l’oppression patriarcale étant une des rares oppressions induisant le fait que l’oppresseur et l’opprimée se côtoient presque tout le temps, il est nécessaire pour elles de créer des lieux ou des moments où cette oppression là sera absente (après il reste classe et couleur de peau rassurez vous…). Se dire que c’est pour exclure les hommes, c’est rapporter l’oppression sexiste sur sa propre situation masculine, c’est encore une fois, voir la situation exclusivement selon son propre point de vue de dominant ; comme si les femmes et les féministes ne faisaient rien qui n’avait de rapport avec les hommes. Il ne s’agit pas de nous ! Il est question pour elles de redéfinir l’espace public comme un espace plus safe. Penser qu’il est encore question des hommes, c’est jouer son rôle de dominant, pensant que toutes situations se rapportent inévitablement à lui, que rien ne se fait ici-bas sans qu’un homme ait à fourré son nez dedans.

Se croire opprimé par les féministes parce qu’elles organisent des moments non-mixtes, c’est clairement jouer le jeu de l’anti-féminisme et nier la réalité oppressive de classe qui est induite par le Patriarcat. Les femmes n’oppressent pas les hommes de manière systémique et la non-mixité n’a pas pour but d’embêter les hommes. C’est aussi dire qu’au final, d’accord, le féminisme c’est bien, mais qu’il faut qu’elles utilisent des moyens que les hommes approuvent. Encore une fois, l’oppresseur joue bien son rôle, c’est à dire qu’il limite l’opprimée dans ses choix et ses possibilités. Je me permets de penser que si les féministes ne faisaient que des actions « men-friendly » c’est pas un mouvement qui irait bien loin (à quand la lutte des classes « medef-friendly » ?).

Si vous êtes un vrai pro-féministe, que la lutte contre le Patriarcat vous tiens réellement à cœur, que vous êtes réellement empathique vis à vis de la souffrance des femmes, alors c’est votre devoir non seulement de résister aux sirènes patriarcales et d’intenter un procès de misandrie aux féministes, elles qui oseraient tenté de mener les luttes selon leurs propres volontés, mais en plus vous devriez supporter ces initiatives, quitte même à proposer à côté des groupes non-mixtes masculins (mais ça c’est une autre problématique).

Ce que révèle l’opposition des hommes militants aux réunions non-mixtes, c’est finalement qu’ils sont tous anti-sexistes et féministes quand ça ne les affecte pas et que ça ne remet pas en cause leur confort. Mais dès lors qu’on leur dit qu’ils ne pourront pas participer à ça, qu’ils ne sont plus les bienvenus ici, c’est le branle-bas réactionnaire à la sauce de « et ma liberté », « mais moi je suis gentil (sob) », « misandrie castratrice ! » et j’en passe. Mais dites vous cela : vous êtes pour la liberté, mais c’est pas vous qui subissez les rappels sexistes dans les lieux militants ; vous êtes gentil et féminist-friendly sauf lorsqu’elles remettent en cause vos privilèges ? (du coup vous êtes pro-féministes quand ?) ; c’est de l’horrible misandrie, mais combien de réunions sont composés de fait exclusivement d’hommes, combien de tours de parole sont-ils accaparées par les hommes ?

C’est pour cela qu’il est encore et toujours question de privilège. L’espace publique est façonné par et pour les hommes, les femmes y sont, comme ailleurs pensées des subalternes. Dans la rue comme dans les espaces militants, les femmes subissent le harcèlement masculin, le regard inquisiteur des hommes, la potentielle violence sexiste qui n’élèvera à peine un sourcil chez les camarades mecs. La non-mixité, c’est un outil parmi d’autres pour faire éclater cette bulle oppressive et pour créer un espace sûr pour les femmes : pour qu’elles puissent discuter sans avoir à réprimer le fait de dire des paroles violentes envers un camarade ou un ami, sans risquer qu’un mec minimise sa souffrance, sans risquer qu’un type accapare la parole ou les coupent intempestivement. Les espaces de non-mixité, c’est un moment qui existe pour montrer l’anormalité oppressive des instants de tous les jours.

C’est un outil primordial pour les femmes qui ne remet même pas en cause la mixité ordinaire. Si vous êtes réellement contre toutes les oppressions, alors en tant qu’homme, vous devez en profitez pour déconstruire ce privilège et et soutenir ces réunions sans juger de l’intention de celles qui l’organisent.

Et puis bon, lorsqu’une de vos copines organisent une « soirée-filles » et que vous pensez que ce sera ragots, tupperware et cie, ça pose rarement des problèmes, mais dès lors que c’est politique, c’est inadmissible ? Les réactions négatives aux réunions non-mixtes féministes montrent que finalement, déconstruire ses privilèges c’est pas si facile…