Beyond the Pass

Je voulais écrire un bref bout sur quelque chose qui a déjà été largement discuté par des personnes certainement plus malignes que moi, plus pour clarifier et poser mes pensées que paraître all original. C’est-à-dire sur le mot (préfixe) cis-.

C’est forcément partial mais puisqu’il faut bien partir de quelque chose, je pars ici sur la définition qu’en fait Julia Serano dans  »Whipping Girl » (on pourra juger de la pertinence de cette phrase de Serano vis-à-vis d’autres définitions qui néanmoins lui ressemblent), pas parce que j’aime particulièrement Serano mais parce que c’est une écrivaine reconnue de ces questions. Les personnes dites cis- sont donc :

« [des] personnes qui ne sont pas transsexuelles et qui ont toujours connu leurs sexes physique et mental alignés »

Sans en faire plus, on pourrait remarquer que ce que Serano décrit ici, ce sont plutôt les personnes transsexuelles que cis- (alors dans ce cas pourquoi utiliser cette définition comme référence gros malin ?) et en fait c’est assez symptomatique de toutes les définitions qui se font plus par la négative que par l’affirmative – ce qui n’est qu’un des problèmes du terme.

La principale réelle limite du préfixe c’est, je pense, de sous-entendre que le préfixe renvoie à la même chose qu’il s’applique aux hommes ou aux femmes. Ceci est pour moi tout à fait malhonnête puisque dans le système Patriarcal dans lequel les gens vivent, être un homme ou être une femme n’est absolument pas équivalent d’un point de vue matériel et d’expériences. Être un cis-homme n’est pas du tout la même chose qu’être une cis-femme. Le préfixe cis- accomplit alors peu et masque plus qu’autre chose la place des unes et des autres. Si l’on veut garder le terme cis- comme une marque de catégorie oppressive, cela fait sens quand il est utilisé pour catégoriser des hommes, mais appliquer cela aux femmes, en ferait donc des dominantes dans le système de genre patriarcal ; cela me paraît tout simplement misogyne et anti-féministe. D’un point de vue de théorie anti-patriarcale, le terme cis- est impropre parce qu’il ne souligne pas la différence fondamentale dans le système de genre qu’il y a entre les hommes et les femmes et entre être l’un ou l’autre.

En plus de cela, affirmer que l’on reconnaît son sexe physique et son sexe mental (on pourra également discuter de la pertinence du terme « sexe mental » que, pour des raisons de simplification, l’on ramènera à une certaine définition du genre) comme alignés, en harmonie, sous-entend que la réalité physique, c’est-à-dire l’existence matérielle, et ses évolutions soient sur un pied d’égalité. Il ne s’agit bien sûr pas de compter des points imaginaires , mais je pense qu’il n’est pas exagéré de dire que la puberté féminine est par exemple une expérience bien plus forte et bouleversante que la puberté masculine (d’un point de vue à la fois physique et sociale). Dire que les personnes cis- vivent leur existence physique en accord avec leur psyché sexuelle masque le fait que ces deux éléments sont particulièrement bouleversés chez les jeunes filles et qu’il s’agit souvent d’une étape éprouvante de la vie. Ceci est globalement moins vrai chez les jeunes garçons (It’s the Patriarchy, stupid !), ce qui ne veut pas non plus dire que c’est une étape forcément aisée pour eux non plus. Que les femmes en particulier sont éduquées à détester leur corps remet largement en cause l’idée que « sexe mental et sexe physique sont alignés » de manière harmonieuse, cela cache que souvent cet alignement est une source de souffrance avant d’être une (hypothétique?) sources de privilèges. Les femmes souffrent dans leurs corps et dans leurs psyché de se savoir femmes et d’être reconnue comme telles.

Être genrée au féminin c’est être ségréguée, c’est faire partie d’une catégorie de la population spécifiquement visée, ce n’est pas quelque chose qui est revendiqué mais plutôt reconnue. Les femmes n’ont pas choisi de l’être mais ne peuvent pas non plus l’ignorer, reconnaître son statut est nécessaire en vue de lutter pour le salut de sa condition ou la disparition du dit statut, mais reconnaître ne veut pas dire valider. Le statut d’infériorité sociale qui pèse sur les femmes est subi, il est donc particulièrement troublant de constater que bien souvent, ce sont les femmes qui sont poussées à se reconnaître comme cis-, c’est-à-dire implicitement comme étant bénéficiaire ou complice du système patriarcal alors que ce sont les hommes qui profite de ce système. Ce sont les hommes qui ont décidé de ce qui est de genre féminin, de ce qui fait le genre femme. Le genre a été crée contre elle, comme catégorie oppressive.

Tout ceci a largement a trait avec le fait que le terme de cis- ne prend réellement sens que dans une vision identitaire du genre, bien que cette approche ne soit pas du tout universelle parmi les courants féministes. Ce terme est souvent utilisée de manière ordinaire alors que comme de nombreux autres, il est chargement politiquement à sa base, il n’est pas neutre parce qu’il prend racine dans une certaine forme de conception et d’utilisation du concept de genre. Ce terme est de fait quasi-impossible à implanter de manière fonctionnelle dans la pensée radicale qui envisage le genre comme une des bases du système patriarcal et pas comme une nature intime dont il est d’ailleurs malaisée de voir comment on peut y faire référence de manière matérielle et objective en dehors des stéréotypes de genre et sans verser dans l’essentialisme (ce que Serano ne parvient pas à faire, d’ailleurs).

What’s my name (but from ‘from here to eternity’)

Dans la plâtrée des sujets sur lesquels je me suis penché à un moment il y a eu ça, « Comment les hommes qui (pensent ?) participe(r) à la lutte anti-patriarcale devraient se nommer », dans le grand ordre des choses, ce n’est pas exactement de vif intérêt ni particulièrement intéressant en tant que tel, mais puisque je me rends compte que j’ai changé d’avis plusieurs fois à ce sujet et que c’est toujours bon de faire un état des lieux à un instant I, voilà quelques lignes pour sortir ça de la liste des choses à traiter.

En fait je peine à voir cette question comme autre chose qu’une bonne vieille réappropriation de lutte (linguistique). C’est donner l’impression que la manière dont les hommes doivent s’appeler est importante pour le Féminisme, ce qui n’est je pense absolument pas le cas (ceci n’est pas la même chose que de questionner le fait que des hommes utilisent le qualificatif de féministe à tout va, ou d’autres qualificatifs). (bah alors pourquoi t’écris ce texte tartempion ?). Pour faire simple, les hommes de bonne volonté devraient en fait ne rien s’appeler du tout. Si ce qui nous occupe c’est « vaut-il mieux se dire  »homme féministe » ou  »allié » ou  »pro-féministe »… ? » c’est que notre intérêt vis-à-vis du féminisme et la lutte patriarcale se résume alors à l’amélioration de notre propre confort intellectuel et à une tentative de se faire remarquer par des personnes auquel on devrait plutôt essayer d’apporter notre soutien. C’est être plus occupés à dire et à dire sur soi, qu’à faire et à faire contre eux ou pour elles.

Qu’un homme se dise Féministe est malvenu (puisque le Féminisme est une lutte des femmes pour leur libération et que les intérêts des hommes y sont contradictoires – en tant que membre de la classe dominante, ils ne devraient simplement pas pouvoir se nommer comme celles de la classe opprimée), Pro-Féministe hypocrite (parce que c’est souvent une preuve de réflexion sur l’inadéquation du terme ‘féministe’ qui n’a pourtant pas dépassé le besoin d’avoir sa niche langagière de dominant) et Allié problématique (puisque c’est imaginer que cela se réalise par une catégorie ou identité et pas par des actes concrets). En tant qu’homme qui se voudrait sincère dans son aide à la lutte féministe, se concentrer sur la recherche d’un mot qui décrive au mieux son engagement témoigne juste de la vacuité de sa réflexion et plutôt d’un désir de se créer une place reconnue et reconnaissable dans un mouvement que l’on devrait savoir n’être pas pour soi.

Ceci ne veut pas dire bien sûr que discuter des termes et du sens de mots  »féministe »,  »allié »,  »pro-féministe », etc. soit inintéressant ou inutile, loin de là, néanmoins chercher comment des non-opprimés devraient se qualifier est je pense globalement inutile pour tout le monde puisque la lutte ne leur est pas destinée. Se nommer et nommer les autres est déjà un exercice de dominants (cf C. Delphy, « Classer, Dominer »), nul besoin de renforcer cette tendance. Je me suis moi aussi poser la question comme tout bon allié putatif en manque de sincérité, mais de fait cela oscille souvent entre pauvreté des enjeux réels et décentrage plus nuisible qu’autre chose. La seule position qui tienne est l’absence de dénomination par refus de mise en avant.