Traductionnite et Réalité matérielle

J’ai traduit ici (de manière complètement amateure) le texte de Susan Cox intitulé  »Coming out as ‘non-binary’ throws other women under the bus » (lien en fin de l’article). Au delà des différentes considérations sur les blogueuses Nord-américaines (que je ne saurais partagé en tout état de cause étant globalement étranger à cette scène internet), le propos général de l’article et en particulier la critique de la position d’identification / dés-identification de Judith Butler m’a paru intéressante et pertinente, ce pourquoi je me suis donné la peine de traduire le texte. La critique de la conception en négatif du concept de non-binarité m’a paru intéressante, toujours parce que je n’ai jamais vu de définition valable partout de la dite non-binarité, en particulier une définition hors des stéréotypes patriarcaux de la féminité et de la masculinité. La définition de non-binarité semble souvent être une définition de non-stéréotypie, ce qui en tant que simple définition de l’humanité me semble surannée.

Au travers de cette distinction on peut distinguer deux écueils à la fois théorique et politique. Le premier et certainement le plus évident est l’opposition entre deux conceptions théoriques du genre qui sont à bien des égards peu conciliables. Pour faire très vite, dans le premier, qu’on pourra signifier par un pluriel (système de genres – ?), il y a une approche du genre comme étant plutôt des genres, et aussi plusieurs manière de mettre cet élément social en jeu (on parle d’identité-s de genre, d’expression-s de genre). Cette approche existait déjà dans les années 60-70, elle a vu une certaine résurgence ces dernières années, en particulier avec les théories queer. C’est certainement une approche plus centrée sur l’individu-e.

L’approche du Genre comme système (on entend parfois parler de système de genre), entend par ce concept une nature oppressive entendue. Le Genre est ici la norme patriarcale, ce qui fait la socialisation genrée inégalitaire et hiérarchique, donc oppressive, la pression à s’y conformer etc. Le Genre est considéré ici comme le fondement de l’oppression patriarcale, son expression directe. Le Genre est donc essentiellement négatif et jamais une possibilité de libération. Cette approche s’intéresse avant tout à l’ensemble des classes de genre (classes des femmes et des hommes) et à une approche englobante, holiste. Non pas que les individu-e-s n’ont aucune porte de sortie, mais le gros du Genre se fait de la société (oppressive) vers elles et eux. Les individu-e-s peuvent ponctuellement redéfinir des normes mais cela n’a que peu d’impact sur l’ensemble du système. En un sens, le Genre est au Patriarcat ce que le classisme est au capitalisme (raccourci analogique).
Ces deux approches sont globalement incompatibles parce qu’elle ne s’entendent pas sur ce que veut dire le genre en tant que tel, pour les unes il s’agit d’une identité ou d’une expression, pour les autres, un élément de l’oppression des femmes. Néanmoins de ce différend disons de définition théorique s’ajoute par dessus un différend politique. La première approche est avant tout considérée par les féministes issues des courants libéraux et/ou queer, la seconde, par celles issues des courants socialistes et/ou marxistes qui sont par la suite ce qu’on a tendance à appeler le féminisme radical. Il est certain que cette différence de définition conduit à beaucoup d’incompréhensions (un mot central à l’analyse ayant deux significations résolument différentes). Mais au delà de l’incompréhension, il y a souvent aussi beaucoup de mauvaise foi dans les deux camps, en prétendant justement ne pas savoir que  »le camp d’en face » utilise une définition différente et que donc les analyses doivent être interprétées à travers un spectre tout à fait différent. Cela n’empêche que l’opposition politique est réelle parce que les deux positions théoriques ne considèrent pas l’enjeu société/individu par le même bout, ce qui modifie totalement les enjeux et les méthodologies.

Une des conséquences est par exemple que pour certaines, le but du féminisme est l’émancipation des femmes par l’accès à l’égalité (c.a.d. avec les hommes), pour d’autres, le but est la destruction du Patriarcat comme système d’oppression. Ces deux trajectoires se croisent assez souvent, mais ne sont pas identiques pour autant.

Un autre problème dans tout cela est la place du langage, particulièrement présente tant en France qu’aux États-Unis, du fait du mouvement d’aller-retour des pensées foucaldiennes (de ce dernier à Butler et de retour en France par exemple) et du post-modernisme en général. Une énorme partie de ces analyses (simplification incoming) se concentre sur l’impact du langage et de la redéfinition de ce dernier pour arriver à solutionner des problèmes. Ceci part du point de vue que le problème n’est pas la réalité matérielle mais la manière dont on en parle. Si tout ceci est très stimulant et intéressant d’un point de vue théorique et analytique, les résultats réels que l’on peut espérer sur la réalité matérielle sont souvent très loin de la complexité du brainstorming requis, pour ma part, je pense que c’est surtout beaucoup de bruit (de bouilloire qui siffle) pour pas grand-chose dans la vie de tous les jours. Cela peut aussi virer vers des trucs très néfastes du genre,  »c’est ta manière de voir les choses qui est nuisible, pas les actes nuisibles que tu subis directement », c.a.d. une complète négation de l’oppression et au finale une astreinte à la passivité de la part des victimes, voire même, un renversement de la responsabilité (les victimes étant des victimes parce qu’elles ont décidés de l’être, il suffiraient qu’elles décident de ne pas être des victimes pour ne pas l’être matériellement). On peut certainement utiliser cela de manière féministe ou anti-oppressive, mais s’imaginer que le système oppressif ne se sert pas de cela et n’a d’ailleurs pas une immense longueur d’avance à ce jeu est complètement illusoire et selon moi détourne une partie des efforts alloués à l’amélioration des conditions matérielles. Il me semble terrible de se concentrer sur sa propre perception du problème que sur les réalités du problème pour pouvoir mieux supporter l’oppression, il s’agit plus d’une reconnaissance de son impuissance à changer la réalité matérielle en se réfugiant dans des choses de l’esprit qu’autre choses.

Anyway… après toute cette avalanche de  »réalité matérielle », le texte à proprement dit.

Ceci étant une traduction rapide et amateure, elle manque très certainement de polissage et de rigueur littéraire. Parfois, certains termes étant complexes à traduire précisément de l’anglais vers le français, j’ai fait une tentative tout en indiquant le mot anglais en italique entre parenthèse (par exemple, traduction de  »male / female » différent de  »man / woman »)

Faire son coming-out comme  »non-binaire » met toutes les autres femmes de côté

Récemment, le truc cool à faire pour les auteures  »féministes » est de faire leur  »coming out » en tant que  »non binaire » ou  »genderqueer ». Ces femmes prétendent être non-binaire en se basant sur la prémisse qu’elles ont des existences et pensées complexes et qu’elle ne s’identifient pas avec tous les aspects de la subordination sociale qu’induit la féminité.

Laurie Penny(1) dit qu’elle se sent enfermée dans son corps de femme alors qu’il se développait à son adolescence en courbes et seins sexuellement objectivés. Jack Monroe(2) se rappelle faire défiler des photos d’enfance qui révèlent qu’elle n’a pas toujours porté des vêtements explicitement féminins :  »Moi, à sept ans, casquette de baseball et jean. Moi, à douze ans, les cheveux rasés n’en laissant que quelques centimètres sur le crâne. Moi, à treize ans, insistant pour mettre des pantalons à l’école comme mon ami Z ». L’éditrice beauté de Good Housekeeping, Sam Escobar(3), a récemment publié un récit sans profondeur de son statut de non-binaire, expliquant qu’elle n’était  »pas exclusivement attirée par les garçons » et que parfois elle  »regardait du porno hétéro… depuis la perspective masculine ».

Si ces supposées indications de statut non-binaire ressemble pour vous à des expériences extrêmement banales, communes à un grand nombre de femmes, vous auriez raison. Ceci parce que l’identité non-binaire est essentiellement dénuée de sens.

Des récits typiques racontés par des femmes  »non-binaires » incluent :  »J’ai toujours aimé avoir les cheveux courts »,  »je n’aime pas être sujet à la violence sexuelle »,  »Je me sens inconfortable dans mon corps de femme ». Souvent, être non-binaire se définit par des choix superficiels qui ne sont pas vus de manière stéréotypée comme  »féminins ». Cependant, même ces choix semblent ne pas être une nécessité pour avoir un statut de non-binaire, comme le montre Escobar, qui a l’air aussi  »féminine » que n’importe qu’elle femme.

Contrairement à certaines catégorisations populaires dans l’idéologie queer ( »trans »,  »fem »,  »genderfluid »), la non-binarité est moins une identification qu’elle est une  »dés-identification ». Le statut de non-binaire se définit sur la base de ce qu’il n’est pas :  »Je ne suis pas un membre de la classe de sous-hommes nommée femmes. Je ne suis pas la chose que l’on baise ».

Une femme faisant son coming out non-binaire est une non-déclaration qui ne souligne rien que le commun dégoût de la classe des femmes. L’alternative à une femme  »non-binaire » est-elle une femme  »binaire » ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Que nous aimons toutes nos corps et que avons réussi à ne pas faire nôtre le point de vue masculin (male gaze) ? Que nous sommes totalement à l’aise avec les stéréotypes genrés qui nous sont imposés ? Se déclarer non-binaire est une gifle à toutes les femmes qui, si elles n’ont pas fait de coming out comme  »genderqueer », sont présumées avoir une essence interne parfaitement en accord avec la parodie misogyne de féminité (ici ce n’est pas le terme femininity mais womanhood qui est utilisé, ndt) créée par le Patriarcat.

Contrairement aux féministes de la Seconde Vague, qui proposaient aux femmes de s’unir collectivement sous la bannière du féminisme, la théoricienne queer Judith Butler mettait en avant la  »désindentification » comme un acte politique progressif. En 1993, Butler mettait en avant que les femmes devaient  »collectivement se désidentifier » avec les autres membres de sexe féminin, comme moyen de  »queeriser » la catégorie de sexe elle-même. 20 ans plus tard, la vision de Butler a porté ses fruits, les femmes proclament fièrement qu’elles n’ont rien en commun avec les autres femmes (females).

Les étranges et apparemment anti-féministes prescriptions politiques de Butler font sens dans le contexte de son plus large projet politique. Dans ces deux principaux travaux sur la théorie du genre (gender theory),  »Trouble dans le genre » et  »Ces corps qui comptent », Butler théorise que le genre n’est pas oppressif à cause des stéréotypes sexistes et hiérarchiques attachés à la masculinité et à la féminité, mais à cause de sa nature binaire, qui, dit-elle,  »exclut violemment » celles et ceux qui demeurent hors des limites (margins) de la binarité de genre. Pour Butler, l’homosexualité peut être autant  »excluante » et en besoin de  »déconstruction » que l’hétérosexualité, car toutes deux sont des termes binaires qui  »efface cruellement » d’autres sexualités, comme la bisexualité. L’objectif politique à long terme de Butler est de rendre la marginalisation impossible en faisant toutes les catégories sociales comme  »inclusives ». Ceci semble avoir réussi d’une certaine façon, de nos jours, alors que nous voyons la fusion de toutes les catégories d’orientation sexuelle dans l’amorphe dénomination  »queer ». (Bizarrement, les oppressions existent toujours, malgré cette re-dénomination magique).

La nouvelle mode de se déclarer  »non-binaire » semble être une nouvelle victoire pour les politiques queer de Butler, tandis que la réalité sociale s’est déformée en une masse d’individus qui sont supposément  »ni hommes et ni femmes ».

Butler se concentre sur l’élimination des marginalisations affectant les identités  »non-normatives » (ce qui pourrait théoriquement inclure n’importe qui des pratiquants du BDSM aux pédophiles), pas spécifiquement les femmes. Elle affirme que la catégorie  »femme » elle-même doit être déconstruite, puisque cela exclut d’autres individus qui ne sont pas des femmes (c.a.d. les hommes – males). Puisque Butler ne se sent pas concernée par la libération des femmes en particulier, le fait que les femmes se dés-identifiant les unes des autres ait des chances de ralentir les efforts des féministes ne semble pas la perturber. Mais bien que Butler ait exprimé que sa politique ne s’intéressait pas particulièrement à la libération des femmes, de nombreuses femmes déclarent tout de même que leur dés-identification non-binaire est un acte féministe.

Au moins, Penny reconnaît(4) que le fait de se dés-identifier d’avec les femmes s’oppose aux politiques féministes, mais elle tente de résoudre cela en disant qu’elle  »s’identifie, politiquement, a une femme ». Ceci est paradoxal, car sa déclaration de non-binarité n’est pas seulement une expression personnelle neutre de son individualité, mais cela est déjà teinté d’une certaine idéologie politique. Dans cette idéologie, lorsqu’une femme se rebelle contre l’oppression patriarcale – révélée par la façon avec laquelle Penny détestait son corps féminin durant la puberté et se sentait douloureusement obligée de se conformer aux standards de la féminité – cet inconfort est vu non pas comme une réaction naturelle à l’injuste imposition du pouvoir patriarcal, mais plutôt comme une indication que cette femme n’est pas réellement une femme.

Si l’inconfort dans la position sociale des femmes signifie qu’une femme est  »non-binaire », alors qu’est-ce que cela veut dire pour toutes les femmes qui ne se déclarent pas elles-mêmes comme  »genderqueer » ? Sont-elles toujours complètement d’accord avec leur vie soumise au Patriarcat ? Ne se sentent-elles jamais restreintes par l’étroitesse des standards de la féminité ? Peu de gens, si aucun, s’alignent parfaitement avec un bout ou l’autre de la binarité de genre, et donc, comme Rebecca Reilly-Cooper(5) affirme,  »si le genre est réellement un spectre, cela ne veut-il pas dire que chaque individu vivant est non-binaire par définition ? »

Escobar note qu’elle  »s’est identifiée considérablement avec les hommes », ce qui n’est absolument pas surprenant, puisque notre culture est presque entièrement dominée par la perspective masculine. Notre littérature et nos films montrent principalement des personnages masculins en tant que héros, méchants et anti-héros, tandis que la plupart des personnages féminins n’apparaissent uniquement qu’en terme de relations avec ces hommes : l’amoureuse, la femme, la mère. Ressentant une aussi intense aliénation (combiné avec le trauma du viol), il est logique qu’Escobar soit sujette à la dépression, aux troubles alimentaires(6), et à la dysmorphie corporelle.

Néanmoins elle ne fait aucune connection entre ses expériences et le pouvoir patriarcal, à la place elle sous-entend que son aliénation et son malheur étaient dus au fait de ne pas avoir reconnu son  »innommable » spécificité (uniqueness) qu’elle décrit comme étant la  »non-binarité ». (Penny attribut pareillement ses difficultés à grandir  »à une époque avant Tumblr où très peu d’adolescentes discutaient du fait d’être genderqueer ou transmasculine ». L’horreur !)

Ce que cela présume c’est que l’oppression structurelle disparaîtra lorsque les femmes réaliseront que leur malheur sous le règne du Patriarcat n’est dû qu’à un problème ou un défaut personnel et individuel. L’idéologie derrière la  »non-binarité » met en exemple le concept libéral de contrat social (c.a.d. l’idée que les individu-e-s vivant sous le pouvoir de l’État sont considéré-e-s comme consentant-e-s à ce pouvoir, sinon iels choisiraient simplement de partir). Lorsque le fait d’être définie de manière simpliste par des stéréotypes sexistes est montré comme un état que l’on peut simplement refusé, volontairement, les femmes qui ne choisissent pas de quitter leur genre sont vues alors comme consentant à ce pouvoir patriarcal.

Je ne peux penser à rien de plus anti-féministe qu’une idéologie qui rend impossible la possibilité d’identifier et de confronter le pouvoir patriarcal, et à la place individualise l’oppression comme si c’était un  »choix personnel ». Penny affirme qu’elle est toujours une féministe, mais que l’obligation pour les femmes de s’identifier avec les autres femmes,  »politiquement ou autrement » constitue  »une putain de connerie » et de la  »police identitaire »(7). Mais le féminisme ne tourne pas autour de problèmes d’identité personnelle. Tout comme ressentir de la douleur en vivant sous le Patriarcat n’est pas une conséquence des particularismes de chaque femme. Malheureusement, on ne peut pas faire son coming out en tant qu’être humain(8) de manière à convaincre les hommes de nous traiter comme des égales. Par pitié, épargnez-nous vos insinuations insultantes sur le fait que nous puissions nous identifier (ou  »dés-identifier ») hors d’une oppression structurelle. Nous allons tenter de construire un mouvement politique avec le but spécifique des libérer les femmes pendant ce temps là.

1.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.vjBG2xyY6#.gwwWE7wjq

2.http://www.newstatesman.com/politics/feminism/2015/10/being-non-binary-i-m-not-girl-called-jack-any-more-i-m-not-boy-either

3.http://www.esquire.com/lifestyle/sex/news/a47378/non-binary-gender-coming-out/

4.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.shYBLOrwW#.shYBLOrwW

5.https://aeon.co/essays/the-idea-that-gender-is-a-spectrum-is-a-new-gender-prison

6.http://www.thegloss.com/beauty/bulimia-health-bad-624/

7.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.miBr9z5E0#.wtpJMopaR

8.https://glosswatch.com/2016/04/18/announcement/

Lien vers l’article originel en anglais :

http://www.feministcurrent.com/2016/08/10/coming-non-binary-throws-women-bus/

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