Traductionnite et Réalité matérielle

J’ai traduit ici (de manière complètement amateure) le texte de Susan Cox intitulé  »Coming out as ‘non-binary’ throws other women under the bus » (lien en fin de l’article). Au delà des différentes considérations sur les blogueuses Nord-américaines (que je ne saurais partagé en tout état de cause étant globalement étranger à cette scène internet), le propos général de l’article et en particulier la critique de la position d’identification / dés-identification de Judith Butler m’a paru intéressante et pertinente, ce pourquoi je me suis donné la peine de traduire le texte. La critique de la conception en négatif du concept de non-binarité m’a paru intéressante, toujours parce que je n’ai jamais vu de définition valable partout de la dite non-binarité, en particulier une définition hors des stéréotypes patriarcaux de la féminité et de la masculinité. La définition de non-binarité semble souvent être une définition de non-stéréotypie, ce qui en tant que simple définition de l’humanité me semble surannée.

Au travers de cette distinction on peut distinguer deux écueils à la fois théorique et politique. Le premier et certainement le plus évident est l’opposition entre deux conceptions théoriques du genre qui sont à bien des égards peu conciliables. Pour faire très vite, dans le premier, qu’on pourra signifier par un pluriel (système de genres – ?), il y a une approche du genre comme étant plutôt des genres, et aussi plusieurs manière de mettre cet élément social en jeu (on parle d’identité-s de genre, d’expression-s de genre). Cette approche existait déjà dans les années 60-70, elle a vu une certaine résurgence ces dernières années, en particulier avec les théories queer. C’est certainement une approche plus centrée sur l’individu-e.

L’approche du Genre comme système (on entend parfois parler de système de genre), entend par ce concept une nature oppressive entendue. Le Genre est ici la norme patriarcale, ce qui fait la socialisation genrée inégalitaire et hiérarchique, donc oppressive, la pression à s’y conformer etc. Le Genre est considéré ici comme le fondement de l’oppression patriarcale, son expression directe. Le Genre est donc essentiellement négatif et jamais une possibilité de libération. Cette approche s’intéresse avant tout à l’ensemble des classes de genre (classes des femmes et des hommes) et à une approche englobante, holiste. Non pas que les individu-e-s n’ont aucune porte de sortie, mais le gros du Genre se fait de la société (oppressive) vers elles et eux. Les individu-e-s peuvent ponctuellement redéfinir des normes mais cela n’a que peu d’impact sur l’ensemble du système. En un sens, le Genre est au Patriarcat ce que le classisme est au capitalisme (raccourci analogique).
Ces deux approches sont globalement incompatibles parce qu’elle ne s’entendent pas sur ce que veut dire le genre en tant que tel, pour les unes il s’agit d’une identité ou d’une expression, pour les autres, un élément de l’oppression des femmes. Néanmoins de ce différend disons de définition théorique s’ajoute par dessus un différend politique. La première approche est avant tout considérée par les féministes issues des courants libéraux et/ou queer, la seconde, par celles issues des courants socialistes et/ou marxistes qui sont par la suite ce qu’on a tendance à appeler le féminisme radical. Il est certain que cette différence de définition conduit à beaucoup d’incompréhensions (un mot central à l’analyse ayant deux significations résolument différentes). Mais au delà de l’incompréhension, il y a souvent aussi beaucoup de mauvaise foi dans les deux camps, en prétendant justement ne pas savoir que  »le camp d’en face » utilise une définition différente et que donc les analyses doivent être interprétées à travers un spectre tout à fait différent. Cela n’empêche que l’opposition politique est réelle parce que les deux positions théoriques ne considèrent pas l’enjeu société/individu par le même bout, ce qui modifie totalement les enjeux et les méthodologies.

Une des conséquences est par exemple que pour certaines, le but du féminisme est l’émancipation des femmes par l’accès à l’égalité (c.a.d. avec les hommes), pour d’autres, le but est la destruction du Patriarcat comme système d’oppression. Ces deux trajectoires se croisent assez souvent, mais ne sont pas identiques pour autant.

Un autre problème dans tout cela est la place du langage, particulièrement présente tant en France qu’aux États-Unis, du fait du mouvement d’aller-retour des pensées foucaldiennes (de ce dernier à Butler et de retour en France par exemple) et du post-modernisme en général. Une énorme partie de ces analyses (simplification incoming) se concentre sur l’impact du langage et de la redéfinition de ce dernier pour arriver à solutionner des problèmes. Ceci part du point de vue que le problème n’est pas la réalité matérielle mais la manière dont on en parle. Si tout ceci est très stimulant et intéressant d’un point de vue théorique et analytique, les résultats réels que l’on peut espérer sur la réalité matérielle sont souvent très loin de la complexité du brainstorming requis, pour ma part, je pense que c’est surtout beaucoup de bruit (de bouilloire qui siffle) pour pas grand-chose dans la vie de tous les jours. Cela peut aussi virer vers des trucs très néfastes du genre,  »c’est ta manière de voir les choses qui est nuisible, pas les actes nuisibles que tu subis directement », c.a.d. une complète négation de l’oppression et au finale une astreinte à la passivité de la part des victimes, voire même, un renversement de la responsabilité (les victimes étant des victimes parce qu’elles ont décidés de l’être, il suffiraient qu’elles décident de ne pas être des victimes pour ne pas l’être matériellement). On peut certainement utiliser cela de manière féministe ou anti-oppressive, mais s’imaginer que le système oppressif ne se sert pas de cela et n’a d’ailleurs pas une immense longueur d’avance à ce jeu est complètement illusoire et selon moi détourne une partie des efforts alloués à l’amélioration des conditions matérielles. Il me semble terrible de se concentrer sur sa propre perception du problème que sur les réalités du problème pour pouvoir mieux supporter l’oppression, il s’agit plus d’une reconnaissance de son impuissance à changer la réalité matérielle en se réfugiant dans des choses de l’esprit qu’autre choses.

Anyway… après toute cette avalanche de  »réalité matérielle », le texte à proprement dit.

Ceci étant une traduction rapide et amateure, elle manque très certainement de polissage et de rigueur littéraire. Parfois, certains termes étant complexes à traduire précisément de l’anglais vers le français, j’ai fait une tentative tout en indiquant le mot anglais en italique entre parenthèse (par exemple, traduction de  »male / female » différent de  »man / woman »)

Faire son coming-out comme  »non-binaire » met toutes les autres femmes de côté

Récemment, le truc cool à faire pour les auteures  »féministes » est de faire leur  »coming out » en tant que  »non binaire » ou  »genderqueer ». Ces femmes prétendent être non-binaire en se basant sur la prémisse qu’elles ont des existences et pensées complexes et qu’elle ne s’identifient pas avec tous les aspects de la subordination sociale qu’induit la féminité.

Laurie Penny(1) dit qu’elle se sent enfermée dans son corps de femme alors qu’il se développait à son adolescence en courbes et seins sexuellement objectivés. Jack Monroe(2) se rappelle faire défiler des photos d’enfance qui révèlent qu’elle n’a pas toujours porté des vêtements explicitement féminins :  »Moi, à sept ans, casquette de baseball et jean. Moi, à douze ans, les cheveux rasés n’en laissant que quelques centimètres sur le crâne. Moi, à treize ans, insistant pour mettre des pantalons à l’école comme mon ami Z ». L’éditrice beauté de Good Housekeeping, Sam Escobar(3), a récemment publié un récit sans profondeur de son statut de non-binaire, expliquant qu’elle n’était  »pas exclusivement attirée par les garçons » et que parfois elle  »regardait du porno hétéro… depuis la perspective masculine ».

Si ces supposées indications de statut non-binaire ressemble pour vous à des expériences extrêmement banales, communes à un grand nombre de femmes, vous auriez raison. Ceci parce que l’identité non-binaire est essentiellement dénuée de sens.

Des récits typiques racontés par des femmes  »non-binaires » incluent :  »J’ai toujours aimé avoir les cheveux courts »,  »je n’aime pas être sujet à la violence sexuelle »,  »Je me sens inconfortable dans mon corps de femme ». Souvent, être non-binaire se définit par des choix superficiels qui ne sont pas vus de manière stéréotypée comme  »féminins ». Cependant, même ces choix semblent ne pas être une nécessité pour avoir un statut de non-binaire, comme le montre Escobar, qui a l’air aussi  »féminine » que n’importe qu’elle femme.

Contrairement à certaines catégorisations populaires dans l’idéologie queer ( »trans »,  »fem »,  »genderfluid »), la non-binarité est moins une identification qu’elle est une  »dés-identification ». Le statut de non-binaire se définit sur la base de ce qu’il n’est pas :  »Je ne suis pas un membre de la classe de sous-hommes nommée femmes. Je ne suis pas la chose que l’on baise ».

Une femme faisant son coming out non-binaire est une non-déclaration qui ne souligne rien que le commun dégoût de la classe des femmes. L’alternative à une femme  »non-binaire » est-elle une femme  »binaire » ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Que nous aimons toutes nos corps et que avons réussi à ne pas faire nôtre le point de vue masculin (male gaze) ? Que nous sommes totalement à l’aise avec les stéréotypes genrés qui nous sont imposés ? Se déclarer non-binaire est une gifle à toutes les femmes qui, si elles n’ont pas fait de coming out comme  »genderqueer », sont présumées avoir une essence interne parfaitement en accord avec la parodie misogyne de féminité (ici ce n’est pas le terme femininity mais womanhood qui est utilisé, ndt) créée par le Patriarcat.

Contrairement aux féministes de la Seconde Vague, qui proposaient aux femmes de s’unir collectivement sous la bannière du féminisme, la théoricienne queer Judith Butler mettait en avant la  »désindentification » comme un acte politique progressif. En 1993, Butler mettait en avant que les femmes devaient  »collectivement se désidentifier » avec les autres membres de sexe féminin, comme moyen de  »queeriser » la catégorie de sexe elle-même. 20 ans plus tard, la vision de Butler a porté ses fruits, les femmes proclament fièrement qu’elles n’ont rien en commun avec les autres femmes (females).

Les étranges et apparemment anti-féministes prescriptions politiques de Butler font sens dans le contexte de son plus large projet politique. Dans ces deux principaux travaux sur la théorie du genre (gender theory),  »Trouble dans le genre » et  »Ces corps qui comptent », Butler théorise que le genre n’est pas oppressif à cause des stéréotypes sexistes et hiérarchiques attachés à la masculinité et à la féminité, mais à cause de sa nature binaire, qui, dit-elle,  »exclut violemment » celles et ceux qui demeurent hors des limites (margins) de la binarité de genre. Pour Butler, l’homosexualité peut être autant  »excluante » et en besoin de  »déconstruction » que l’hétérosexualité, car toutes deux sont des termes binaires qui  »efface cruellement » d’autres sexualités, comme la bisexualité. L’objectif politique à long terme de Butler est de rendre la marginalisation impossible en faisant toutes les catégories sociales comme  »inclusives ». Ceci semble avoir réussi d’une certaine façon, de nos jours, alors que nous voyons la fusion de toutes les catégories d’orientation sexuelle dans l’amorphe dénomination  »queer ». (Bizarrement, les oppressions existent toujours, malgré cette re-dénomination magique).

La nouvelle mode de se déclarer  »non-binaire » semble être une nouvelle victoire pour les politiques queer de Butler, tandis que la réalité sociale s’est déformée en une masse d’individus qui sont supposément  »ni hommes et ni femmes ».

Butler se concentre sur l’élimination des marginalisations affectant les identités  »non-normatives » (ce qui pourrait théoriquement inclure n’importe qui des pratiquants du BDSM aux pédophiles), pas spécifiquement les femmes. Elle affirme que la catégorie  »femme » elle-même doit être déconstruite, puisque cela exclut d’autres individus qui ne sont pas des femmes (c.a.d. les hommes – males). Puisque Butler ne se sent pas concernée par la libération des femmes en particulier, le fait que les femmes se dés-identifiant les unes des autres ait des chances de ralentir les efforts des féministes ne semble pas la perturber. Mais bien que Butler ait exprimé que sa politique ne s’intéressait pas particulièrement à la libération des femmes, de nombreuses femmes déclarent tout de même que leur dés-identification non-binaire est un acte féministe.

Au moins, Penny reconnaît(4) que le fait de se dés-identifier d’avec les femmes s’oppose aux politiques féministes, mais elle tente de résoudre cela en disant qu’elle  »s’identifie, politiquement, a une femme ». Ceci est paradoxal, car sa déclaration de non-binarité n’est pas seulement une expression personnelle neutre de son individualité, mais cela est déjà teinté d’une certaine idéologie politique. Dans cette idéologie, lorsqu’une femme se rebelle contre l’oppression patriarcale – révélée par la façon avec laquelle Penny détestait son corps féminin durant la puberté et se sentait douloureusement obligée de se conformer aux standards de la féminité – cet inconfort est vu non pas comme une réaction naturelle à l’injuste imposition du pouvoir patriarcal, mais plutôt comme une indication que cette femme n’est pas réellement une femme.

Si l’inconfort dans la position sociale des femmes signifie qu’une femme est  »non-binaire », alors qu’est-ce que cela veut dire pour toutes les femmes qui ne se déclarent pas elles-mêmes comme  »genderqueer » ? Sont-elles toujours complètement d’accord avec leur vie soumise au Patriarcat ? Ne se sentent-elles jamais restreintes par l’étroitesse des standards de la féminité ? Peu de gens, si aucun, s’alignent parfaitement avec un bout ou l’autre de la binarité de genre, et donc, comme Rebecca Reilly-Cooper(5) affirme,  »si le genre est réellement un spectre, cela ne veut-il pas dire que chaque individu vivant est non-binaire par définition ? »

Escobar note qu’elle  »s’est identifiée considérablement avec les hommes », ce qui n’est absolument pas surprenant, puisque notre culture est presque entièrement dominée par la perspective masculine. Notre littérature et nos films montrent principalement des personnages masculins en tant que héros, méchants et anti-héros, tandis que la plupart des personnages féminins n’apparaissent uniquement qu’en terme de relations avec ces hommes : l’amoureuse, la femme, la mère. Ressentant une aussi intense aliénation (combiné avec le trauma du viol), il est logique qu’Escobar soit sujette à la dépression, aux troubles alimentaires(6), et à la dysmorphie corporelle.

Néanmoins elle ne fait aucune connection entre ses expériences et le pouvoir patriarcal, à la place elle sous-entend que son aliénation et son malheur étaient dus au fait de ne pas avoir reconnu son  »innommable » spécificité (uniqueness) qu’elle décrit comme étant la  »non-binarité ». (Penny attribut pareillement ses difficultés à grandir  »à une époque avant Tumblr où très peu d’adolescentes discutaient du fait d’être genderqueer ou transmasculine ». L’horreur !)

Ce que cela présume c’est que l’oppression structurelle disparaîtra lorsque les femmes réaliseront que leur malheur sous le règne du Patriarcat n’est dû qu’à un problème ou un défaut personnel et individuel. L’idéologie derrière la  »non-binarité » met en exemple le concept libéral de contrat social (c.a.d. l’idée que les individu-e-s vivant sous le pouvoir de l’État sont considéré-e-s comme consentant-e-s à ce pouvoir, sinon iels choisiraient simplement de partir). Lorsque le fait d’être définie de manière simpliste par des stéréotypes sexistes est montré comme un état que l’on peut simplement refusé, volontairement, les femmes qui ne choisissent pas de quitter leur genre sont vues alors comme consentant à ce pouvoir patriarcal.

Je ne peux penser à rien de plus anti-féministe qu’une idéologie qui rend impossible la possibilité d’identifier et de confronter le pouvoir patriarcal, et à la place individualise l’oppression comme si c’était un  »choix personnel ». Penny affirme qu’elle est toujours une féministe, mais que l’obligation pour les femmes de s’identifier avec les autres femmes,  »politiquement ou autrement » constitue  »une putain de connerie » et de la  »police identitaire »(7). Mais le féminisme ne tourne pas autour de problèmes d’identité personnelle. Tout comme ressentir de la douleur en vivant sous le Patriarcat n’est pas une conséquence des particularismes de chaque femme. Malheureusement, on ne peut pas faire son coming out en tant qu’être humain(8) de manière à convaincre les hommes de nous traiter comme des égales. Par pitié, épargnez-nous vos insinuations insultantes sur le fait que nous puissions nous identifier (ou  »dés-identifier ») hors d’une oppression structurelle. Nous allons tenter de construire un mouvement politique avec le but spécifique des libérer les femmes pendant ce temps là.

1.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.vjBG2xyY6#.gwwWE7wjq

2.http://www.newstatesman.com/politics/feminism/2015/10/being-non-binary-i-m-not-girl-called-jack-any-more-i-m-not-boy-either

3.http://www.esquire.com/lifestyle/sex/news/a47378/non-binary-gender-coming-out/

4.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.shYBLOrwW#.shYBLOrwW

5.https://aeon.co/essays/the-idea-that-gender-is-a-spectrum-is-a-new-gender-prison

6.http://www.thegloss.com/beauty/bulimia-health-bad-624/

7.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.miBr9z5E0#.wtpJMopaR

8.https://glosswatch.com/2016/04/18/announcement/

Lien vers l’article originel en anglais :

http://www.feministcurrent.com/2016/08/10/coming-non-binary-throws-women-bus/

Queer Straits

Re-posting anyway…

Ceci est une traduction non-professionnelle, faite par mes soins, de l’article de Julia Parnaby, « Queer Straits » (le mot straits » désigne ici « un embarras » et est très certainement un jeu de mot sur straight). Cet article est paru dans le Trouble & Strife Reader (2010), une compilation du magazine féministe matérialiste anglophone du même nom. L’article date de 1993, j’en ai eu connaissance par la mention qu’en fait feu Nicole-Claude Mathieu dans le second volume de son Anatomie Politique, ouvrages que je conseille par ailleurs vivement pour quiconque est intéressé par le féminisme et le féminisme matérialiste français en particulier.

Cet article dont je partage globalement l’analyse m’a paru intéressant, en particulier du fait de son âge (20 ans maintenant) et parce qu’en la matière, le monde anglo-saxon a eu de l’avance sur nous. Les questionnements qui peuvent nous agiter ont en grande partie déjà eu lieu outre-manche et outre-atlantique, en particulier sur l’influence du post-modernisme sur le féminisme. Je pense bien sûr que les critiques de Parnaby sur le mouvement Queer ne peuvent pas être appliquées exactement sur ces avatars français, néanmoins ce papier reste pertinent pour analyser des traits profonds de ce mouvement appartenant à la « Troisième Vague ». De par son origine anglo-saxonne, de nombreux points, en particulier concernant l’aspect libéral, ne peuvent être retirés du Queer et on peut donc faire le lien entre ce qui est discuté ici et des situations locales.

Cette traduction correspond au pages 96-103 du T&S Reader. Une version pdf est disponible sur grassrootsfeminism.net, l’article aux pages 106-113 du dit pdf.

Queer Straits (J. Parnaby)

Voici une citation provenant de Lesbians Talk Queer Notions ( »Des lesbiennes parlent de notions queer »), ouvrage dans lequel Cherry Smyth avance que le nouveau mouvement ‘radical’ Queer a amené une transformation des politiques lesbiennes :

« Cela fut une longue bataille que de réclamer le droit d’appeler mon con, mon con, que de célébrer le plaisir d’objectifier un autre corps, que de baiser des femmes et aussi d’admettre que j’aimais les hommes et que j’avais besoin de leur aide. C’est cela qu’est le Queer. »

Smyth avance que le Queer a grandi aux États-Unis, à partir de l’activisme autour de la crise du sida, ainsi que d’une insatisfaction dans la manière dont les lesbiennes et les hommes gays ont auparavant travaillé autour des problèmes de sexualité et d’homophobie. Sans surprise, le Queer a été rapide à mettre pied en Grande-Bretagne, où l’ordre du jour est si souvent mis en place à partir de ce qui se passe outre-atlantique. L’activisme Queer est centré autour d’actions qui rendent les gays et (prétendument) les lesbiennes plus visibles dans la société hétéro. Outrage est le plus visible de ces groupes et iels ont employé de nombreuses tactiques  »choquantes », comme mettre en scène des mariages lesbiens et gays en masse, des kiss-ins, qui sont mis en place pour montrer les manières dont les lesbiennes et les gays d’être exclu-e-s du système légal britannique.

D’autres aspects de l’activisme Queer ont été présentés comme étant d’une certaine manière plus menaçant pour l’hétérosexualité et le courant gay  »mainstream ». […] [Des groupes comme le] FROCS (Faggots Rooting Out Closeted Sexuality) ont planifié un faux outing de masse, perturbant jusqu’aux queers, en alléchant la presse homophobe par une révélation sur de nombreu-ses-x lesbiennes et gays, pour finir par les laisser l’écume aux lèvres avec un simple message acide sur l’homophobie et certainement pas une liste de noms de célébrités ; cette action a été célébrée comme un triomphe de la tactique Queer.

Ce qui est cependant clair en lisant  »Queer Notions », c’est que l’attitude du  »dans vos gueules les radicaux/ales », qui est présentée comme une caractéristique prodigieuse, a au final, bien plus à voir avec le bon vieux libéralisme. Les tactiques  »choquantes » du Queer ne constituent guère qu’une demande d’être inclus dans la société hétéro, plus qu’une injonction à ce que nous la changions. Le Queer exige que les lesbiennes et les gays soient autorisé-e-s elleux aussi à se marier, sans pour autant questionner la validité de l’institution (du mariage) dans son ensemble. Il semble clair à la lumière du ressac à propos du féminisme (et aussi du socialisme), que le Queer en tant que style de vie a trouvé une audience.

Se réapproprier le terme  »Queer » ?

Pourquoi ce terme de  »queer » ? Queer – une vieille insulte homophobe – a été  »repris » nous dit-on, comme une manière de nous rappeler comment nous sommes vu-e-s dans la société hétérosexuelle. Smyth cite Joan Nestle, une avocate du rapport butch/fem, qui dit :

« J’ai besoin de me souvenir ce que c’était que de se battre pour un espace dédiée à la sexualité du temps de McCarthy… de garder en mémoire que dans les années 40, les docteurs mesuraient nos clitoris et nos tétons pour prouver l’étrangeté biologique des lesbiennes »

Recycler des termes haineux a toujours été une méthode employée dans le passé par certaines féministes, pour nos propres usages et pour nous aider à illustrer nos arguments. Trouble & Strife (la revue dont est tirée l’article, ndt) l’a fait par exemple. Cependant, cela n’a pas été fait avec la croyance simpliste qu’ainsi nous avions le pouvoir de redéfinir le terme dans un contexte plus large, ou en effet d’en enlever les caractères misogynes. En faisant cela, les féministes ne voulaient pas non plus permettre aux hommes de continuer à utiliser de tels termes. L’idée de se réapproprier  »Queer » comme appellation, est basée sur la présomption que le simple fait de le reprendre lui enlève son pouvoir homophobe, que cela retourne le mot contre les oppresseurs plutôt que sur l’opprimé. C’est une conséquence directe des arguments post-structuralistes à propos du langage, qui prétendent que les sens des mots sont constamment redéfinis chaque fois qu’ils sont utilisés par des individus et que nous pouvons, de fait, faire dire aux mots ce que nous voulons qu’ils disent. Clairement, de tels arguments retirent le langage de son contexte tant historique que social. Dans la société hétérosexiste,  »queer » ne peut pas ne pas être blessant, tout comme dans une société de suprématisme blanc, les insultes racistes ne sont que des expressions de haine ; des mots comme  »salope » reflètent, eux, la misogynie patriarcale.

Un mouvement mixte

 »Queer » est aussi un mot très spécifique. Ce n’est pas qu’un terme agressif mais aussi plus spécifiquement un terme dirigé envers les hommes. Le Queer révèle ses origines provenant des politiques masculines ne serait-ce que par son nom, malgré les tentatives de Smyth de prétendre le contraire ; son livre échoue à convaincre que le Queer ait toujours pu et voulu inclure les femmes et leurs problèmes spécifiques. Le Queer, tout comme les autres tentatives de mouvements mixtes, a été submergé d’accusations de sexisme. Les tentatives de créer une frange lesbienne dans le groupe Outrage – LABIA (Lesbians Answer Back in Anger) – ont échoué. En effet, le peu de lesbiennes membres d’Outrage restantes ont dû continuellement crier pour se faire entendre et ont également dû, à de nombreuses reprises, rappeler leur existence à la presse gay ; après des rapports soulignant l’exaspération vis-à-vis de la misogynie d’Outrage, toutes les femmes en sont parties.

Le féminisme radical a depuis longtemps reconnu les contradictions qui émergent dans les mouvements mixtes. Le Queer cependant, essaie de faire croire aux lesbiennes qu’il est dans leur intérêt de s’allier avec des hommes gays. Ce qui n’est pas compris, c’est la manière dont le Patriarcat fonctionne pour opprimer les lesbiennes. En partant du faux principe que les lesbiennes et les hommes gays ont des intérêts identiques, le Queer vise à créer un espace où les femmes et les hommes travaillent ensemble pour livrer des batailles au profit des hommes. Une des exigences majeures d’Outrage par exemple, fut la modification de l’âge au consentement. Clairement ce problème n’affecte pas les lesbiennes, le Queer essaie néanmoins de convaincre les femmes de rejoindre un mouvement basé uniquement sur les soucis des hommes. Le Queer n’est pas une tentative de remettre en cause les bases mêmes de la société hétéro-patriarcale dans laquelle nous vivons, mais plutôt une campagne pour des réformes libérales visant à augmenter les  »droits » de la minorité la plus visible. Pour que les lesbiennes soient réellement libérées de l’oppression, il est crucial que nous nous engagions dans une lutte pour des changements bien plus fondamentaux.

Une alternative au féminisme ?

 »Queer Notions » essaie toutefois de présenter le Queer comme une attirante alternative au féminisme dans un âge post-féministe. Le féminisme, plaçant l’emphase sur le combat contre le Patriarcat et l’hétérosexualité en tant qu’institutions, a échoué selon Smyth. Il a échoué parce qu’il n’a pas adressé le problème que certaines femmes aiment les relations dominant-e/dominé-e ; certaines femmes veulent être objectifiée ; et heh – là elle arrive enfin au cœur du sujet – certaines femmes veulent objectifier d’autres femmes. Que peut faire une femme, si elle veut se dire féministe, mais veut pourtant avoir le droit de faire sexuellement ce que les hommes ont toujours fait aux femmes ? Où peut-elle aller ? Cherry Smyth a la réponse : le Queer.

« L’attraction que le Queer provoque chez certaines lesbiennes est alimenté par la rébellion contre un féminisme prescriptif qui les a amené à se sentir mises sur la touche par le mouvement féministe lesbien »

Le féminisme lesbien, semble-t-il, a mis à l’écart certaines lesbiennes par son analyse même de l’hétérosexualité comme institution et en posant les hommes comme une classe oppressant les femmes. Qu’en est il des femmes qui veulent aussi être baisées par des hommes ? Qu’en est il des femmes qui veulent agir comme des hommes ? Et bien le Queer a aussi une place pour elles en argumentant qu’il est possible d’avoir des relations sexuelles avec un homme et de continuer à s’appeler une lesbienne. Le point central semble être le pouvoir de se nommer soi-même (dans la plus pure veine postmoderniste) :

« … il y a des moments où les queers peuvent choisir de se dire hétérosexuel-le-s, bisexuel-le-s, lesbiennes ou gays ou bien encore rien de tout cela. Si le Queer se développe comme une opposition stricte à l’hétérosexualité, alors il aura trahi son potentiel à un pluralisme radical ».

L’on peut être queer, peu importe ce que l’on fait, du moment que l’on choisit d’être connu-e comme tel-le. Le concept a en fait très peu à voir avec la sexualité lesbienne ou gay. Comme Smyth le montre clairement, le Queer, c’est briser la « stricte et binaire opposition homo/hétéro qui tyrannise encore nos notions d’orientation sexuelles ».

Un des aspects les plus bizarres des politiques Queer – et qui permet à ces lesbiennes mises sur la touche, qui veulent faire ce que les hommes font, sans se sentir coupable – c’est l’emphase sur l’importance du  »gender-fuck », un concept énoncé par la pornographe Del Lagrace. Gender-fuck signifie  »jouer » avec le genre et a permis de produire des  »garçons-lesbiennes » et des  »pères-gouines » – une imitation directe par des femmes de la sexualité gay (masculine). De fait, le lesbianisme devient une piètre copie de l’homosexualité masculine.

« Durant les deux dernières années, les lesbiennes ont discuté de leurs réactions érotiques à la pornographie gay et ont incorporé l’iconographie masculine gay dans leurs fantasmes, jeux sexuels et représentations culturelles. »

Il n’y a ici aucun désir pour les femmes, mais plutôt une vénération du pénis, surpassée seulement par celle de nombreux hommes gays. ‘Chick with a dick‘ (nana avec une bite) est le slogan et l’image le plus communément utilisé. Pour Smyth et ses comparses, c’est là le sommet de la  »Queerité ».

« La photo de Del Lagrace, Lesbian Cock, présente deux lesbiennes habillées de cuir et de couvre-chef de motards, moustachues, l’une d’entre elle tenant un godemiché émergeant de son entrejambe. Dans cette délicieuse parodie du pouvoir phallique, entrelacé dans un désir que peu de féministes se sentent de reconnaître, ces femmes sont suffisamment fortes pour montrer qu’elles sont des femmes. »

Cette théorie marche directement dans la lignée des arguments homophobes et freudien que toutes les femmes sont délirantes de l’envie de pénis et que la sexualité lesbienne ne peut exister sans substitut phallique. Ce qui est bien sûr un mensonge.

Transgression ou régression

Peut-être sans surprise, la conclusion logique des politiques Queer est un retour vers l’hétérosexualité. La déification des hommes gays a atteint un tel sommet que l’ultime expérience pour les queers fut le sexe entre des ‘lesbiennes’ et des ‘hommes gays’. C’est encore et toujours plus de  »gender-fuck », baignant dans ce qui est vu comme salace et non-conventionnel, mais qu’est-ce qui pourrait être plus ennuyant que des hommes couchant avec des femmes !

Le jeu autour du duo butch-fem et autour des rôles genrés en revanche n’est pas un amusement. Smyth essaie de présenter un hommage à son  »féminisme » en mettant en avant que

« quand des lesbiennes ont un comportement perçu comme macho et battent leur fem ou leur garçon-lesbienne au nom de la transgression, c’est juste de la bonne vieille merde réactionnaire. »

Ce qui n’est pas de la « merde réactionnaire », croit Smyth, c’est si le/a partenaire  »consent » à l’abus. Le consentement est un des sujets majeurs de la posture queer, mais il n’y a aucune compréhension de la manière dont le consentement peut ou peut ne pas fonctionner dans une société hétéro-patriarcale. Si une personne accule son ou sa partenaire, alors il arrive que ce/tte dernier-ère donne son  »consentement ». Il peut aussi arriver qu’un-e individu-e soit poussé-e dans une situation où son partenaire oppressant peut facilement prétendre l’avoir frappé-e et ligoté-e avec son consentement. Smyth ne peut pas dire que certaines scènes d’abus sont OK si les deux partenaires ont  »consentis » et que d’autres sont abusives. Il est clair que toute situation d’inégalité de pouvoir est oppressive et doit être questionnée et remise en cause, certainement pas célébrée comme une part de la libération Queer.

Le Queer représente une attaque violente et sans pitié sur les femmes qui se sont élevées et ont parlé de cas d’abus et de dégradation. Dans le Queer, la sexualité est explicitement tournée autour de jeux de pouvoir. Tandis que des féministes lesbiennes ont questionné l’idée que le sexe est nécessairement en rapport avec la domination et la subordination, le Queer choisit de célébrer et de déifier ces comportements. C’est un retour au vieil argument selon lequel ce que deux adultes consentants font dans leur vie privée est OK – ou plutôt, c’est encore mieux lorsqu’ils le font en public en gueulant  »Fuck you ! ». Les politiques Queer sont l’apothéose de la rébellion adolescente – c’est aussi salace que nous le voulons et vous ne pouvez nous arrêtez.

L’hystérie autour du soi-disant  »politiquement correct » est une bonne partie de ce que Smyth a gobé. Le Queer prétend mettre en cause la prétendue censure féministe vis-à-vis du droit individuel de faire ce que l’on aime faire, à tout moment opportun. Quiconque a été dans des groupes actifs de féministes radicales sait de manière douloureuse que le féminisme n’a jamais eu la main et une influence sur une quelconque part de la société hétéro-patriarcale ; prétendre que nous sommes une puissante majorité niant aux libertariens la possibilité de baiser qui que ce soit de la manière qu’iels veulent est particulièrement incroyable. Le Queer cependant, procure un puissant moyen d’expression pour la communauté libertarienne, qui dit  »nous faisons ce que nous voulons sans votre permission » ; dans la  »nouvelle » politique lesbienne et gay, si vous n’êtes pas Queer, vous n’avez aucune crédibilité et vous pourriez tout aussi bien ne pas exister.

Le Queer est un mouvement profondément conservateur. Il dit que rien ne peut changer, que nous devrions arrêter de croire que nous avons le pouvoir de changer. Il nous faut accepter la permanence et l’infaillibilité de notre situation, ne pas prétendre que le monde peut changer. Pour Smyth, le mieux que nous puissions espérer est une réforme parlementaire. Pour elle, le problème brûlant est :

« Avec sa posture anti-assimilationiste, le Queer peut-il aider à permettre une réforme constitutionnelle en Grande-Bretagne ? »

Dans le monde Queer, on apprend que le pouvoir est et qu’il n’y a pas d’alternative. Les individu-e-s devraient juste choisir de quel côté du pouvoir iels sont et continuer à le performer. Cela, le Queer nous dit, est ce que les lesbiennes et les gays ont toujours voulu, certainement pas l’idée que combattre l’hétérosexisme puisse aussi dire combattre les manières que nous avons d’opprimer les personnes dans notre propre vie. Le principe féministe de base disant que  »Le Privé est Politique » ne serait rien de plus qu’un slogan oppressif niant le droits des gens de choisir la manière dont iels veulent avoir du sexe, et même de les culpabiliser vis-à-vis de leurs désirs.

En choisissant son nom de  »Queer », le mouvement révèle son orientation. Il échoue à reconnaître la réalité du monde matériel dans lequel nous vivons et le fait que ni les lesbiennes ni les gays ne vivent dans le vide de l’éther.  »Queer » reste un terme blessant pour un groupe opprimé et, en tant que tel, ne peut être la base d’une action politique pour en finir avec l’homophobie. Ce que le Queer semble oublier, c’est que nous savons qu’il y a toujours eu une haine et une oppression des lesbiennes et des hommes gays et nous savons qu’elles continuent encore maintenant. Nous n’avons pas besoin de nous rappeler nous-mêmes le langage de l’oppresseur. La Révolution demande plus que cela.

Le Queer et le ressac.

Le Queer a très certainement trouvé sa niche et le mouvement est montant, mais les féministes lesbiennes devraient être très circonspectes vis-à-vis d’un système de pensée qui échoue à reconnaître le rôle que le Patriarcat joue lorsqu’il nous opprime et qui semble rejeter l’argumentaire féministe en son entier. Le Queer échoue à réfléchir sérieusement aux manières avec lesquelles les hommes oppressent les femmes et aussi longtemps qu’il sera un mouvement dirigé par des hommes, il n’y aura jamais aucune considération donnée aux problèmes spécifiques des femmes.
Cherry Smyth essaie de son mieux de montrer que le Queer peut plaire au femmes, mais elle échoue à convaincre. Le Queer est loin d’être le mouvement révolutionnaire qu’elle voudrait qu’il soit, il n’est guère plus qu’une alliance entre libéraux et libertariens. Il représente la conclusion logique du  »postisme » (postmodernisme,  »postféminisme », post-structuralisme). Le post-structuralisme suggère qu’il n’y a plus de catégories claires de genre : les filles seront des garçons, les garçons, des filles ; le post-féminisme suggère qu’il n’y a pas de contradictions à ce que des  »féministes » travaillent pour un mouvement dirigé par des hommes, visant des buts définis par des hommes. Nous savons toutefois que tel ne sera pas le cas. Le Queer ne nous offre strictement rien. Ce n’est encore qu’une face du ressac essayant de passer comme quelque chose de nouveau. Nous ne serons pas crédules !

(tout extrait vient de Cherry Smyth (1992), Lesbians talk Queer Notions, Londres, Sheba)