Point de Consentement

Petit article qui est devenu grand dont le but était d’écrire quelques points sur la notion de consentement et en fait essentiellement sur les limites pratiques et politiques de la dite notion.

Il en est fait beaucoup de cas de ce fameux consentement, à raison d’ailleurs, il n’est pas vraiment ici question de nier son importance et sa nécessité. Le point principal, je pense, c’est bien que si la notion de consentement est nécessaire et est un point qui ne peut pas être outrepassé, en tant que telle elle n’est pas suffisante. Le consentement c’est un début mais certainement pas une fin, parce qu’en tant que tel il laisse beaucoup de choses de côté. Je vais essayer de mettre en avant certains écueils plus ou moins visibles à la notion de consentement, sans forcément que cela remette en cause son utilité. Il va, presque de soi, que la discussion du consentement sous-entend quasi-toujours le consentement vis à vis de la sexualité.

Tout d’abord, une chose qui devrait être évidente c’est que le consentement n’est pas en tant que tel l’expression d’un désir propre, mais plutôt la réaction affirmative à un désir autre. Que la personne consentante désire ce désir au préalable, ne remet pas en cause le caractère certes pas tout à fait passif du consentement, mais au moins  »d’attente ». Étant donné que la bonne vieille dynamique genrée et sexiste du  »masculin actif » et du  »féminin passif » est encore très opérante, on ne peut pas ne pas remarquer que c’est logiquement majoritairement les femmes qui consentent aux désirs des hommes, à l’instant où ces derniers le requièrent. Dans la logique patriarcale actuelle, le consentement est genré. Les discours qui l’entourent ne s’y trompent généralement pas puisque c’est bien aux femmes et aux filles que l’on rappelle l’importance de définir ce à quoi elles veulent consentir, comment affirmer son consentement, etc. et en parallèle c’est bien aux hommes et aux garçons que l’on rappelle qu’il est indispensable de rechercher le consentement de ses partenaires, que le consentement ne va jamais de soi mais doit toujours être affirmé, etc. De cette manière, les dynamiques sexuelle et genrée restent non chamboulées et l’on a toujours globalement les hommes comme parties demandant et désirant et les femmes comme parties consentantes et de fait, en charge de gérer le compromis. C’est bien parce qu’il y a un antécédent de dynamique genrée que la situation est ainsi, néanmoins il est alors nécessaire de ne pas s’arrêter à la notion seule de consentement, qui si elle est indispensable, est plus une manière de tendre vers un statu-quo de compromission, qu’une évolution des rapports sexuels.

Le consentement est, tel que je le voie, toujours une certaine partie de compromis pour la personne qui consent. Par définition, elle ne consent qu’à ce qui lui est proposé. Ce qui est réduit, ce sont donc les possibilités non seulement de réponses (oui/non de manière basique) mais aussi l’expression d’un désir propre (enfin, pas dans le même temps en tout cas). On répond toujours d’abord à la manifestation d’un désir autre, d’une manière positive et négative. Consentir, c’est donc s’engager dans la résolution d’un désir autre en subordonnant son propre désir, ses propres envies, au moins pour l’instant donné.

Il va de soi que dans la pratique, les choses sont rarement sinon jamais aussi froides que cette énonciation qui ressemble plus à un calcul d’apothicaire qu’à une relation humaine. Néanmoins cela n’empêche que le consentement, parce qu’il est avant tout une réponse, n’est pas intégralement un outil libérateur s’il n’est accompagné, en parallèle, de la capacité d’exprimer son propre désir et de pousser les autres à consentir. Le potentiel du consentement en tant qu’outil politique n’est donc achevée que lorsque l’on a la capacité mentale, économique, sociale, psychologique et j’en passe, de pouvoir consentir l’esprit libéré, mais également lorsqu’on a la capacité de faire consentir. Consentir et amener à consentir sont deux faces d’une même médaille, le consentement n’a pas la même valeur venant d’une personne qui jamais n’amène elle à consentir.

Se concentrer non seulement sur le consentement, mais surtout sur la dimension genrée du consentement est insuffisant et j’aurais presque tendance à dire dommageable. Si l’on n’apprend aux filles qu’à consentir et en quoi le consentement doit toujours venir d’elles, si l’on apprend aux garçons qu’il faut toujours demander le consentement, ceci sans jamais mettre en lumière que les garçons aussi peuvent consentir, accepter des choses venant de leurs partenaires et aux filles à exprimer et faire valoir leurs propres désirs, on ne remet pas en cause et on risque même de renforcer en la sous-entendant, la valeur de la dynamique genrée du rapport sexuel. Il n’est pas question ici de pointer du doigt qui que ce soit, je ne fais pas ces remarques en pensant particulièrement à un article ou un discours en particulier. Il s’agit simplement de relever des écueils possibles dans lequel on peut s’engager en se concentrant sur le consentement des femmes seulement.

Un des autres problèmes qui transparaît assez souvent dans les discours qui se construisent avant tout autour du consentement comme enjeu de pouvoir, c’est justement de déplacer le pouvoir et de ne pas reconnaître le poids de la domination systémique qui a lieu dans les relations entre hommes et femmes et donc, dans la question du consentement. La problématique du consentement est moins une question de  »il faut avoir le pouvoir de consentir » que de  »il y a une domination patriarcale des hommes sur les femmes ». Cette domination nuance cruellement le consentement parce qu’il s’opère toujours (pour l’instant du moins) dans un système qui fait que les hommes et les femmes ne sont pas égaux. Une femme qui consent à un homme n’est donc pas la même situation, d’un point de vue matériel et politique à l’inverse, un homme consentant à une femme. La perspective du faire consentir est donc elle-même incomplète car existante dans un système qui fait que toutes les interactions sexuées sont marquées du spectre de la domination patriarcale. Les femmes qui consentent ne consentent pas à la même chose que les hommes consentant. C’est pour cela par exemple qu’il n’y a pas d’hypothétique appropriation par les femmes de la charge sexuelle, qui les rendent ensuite possédantes du  »capital sexuel », pouvant ensuite le distribuer a qui elles le veulent. Tout d’abord parce que dans le système patriarcal, la relation sexuelle n’a pas le même sens, les mêmes enjeux, les mêmes présupposés, les mêmes charges morales et sociales que l’on soit un homme ou une femme, aussi et entre autres par le fait que les femmes vivent avec le spectre du viol, ce que les hommes n’ont pas. Au delà de ça, la réalité biologique induit que les femmes ne peuvent pas considérer la relation sexuelle de la même façon que les hommes. Même si la contraception moderne et l’avortement ont globalement changé cela : la réalité reste présente, l’inquiétude s’est juste déplacé et est devenu peut-être potentiellement moins prégnante (on est passé du bien plus possible  »je pourrais être enceinte » au relativement moins probable  »la contraception pourrait échouer », l’inquiétude n’a pas intégralement disparue et la place du poids de l’inquiétude, n’a pas du tout changé).

La possibilité mentale et matérielle au consentement est donc clairement influencée par le Patriarcat : on ne consent pas de n’importe où et comme il a été répété de nombreuses fois, les actes personnels ne sont pas moins marqués d’un poids social que tout autre acte. Le consentement n’est pas donné dans une bulle de vide, mais dans un système qui fait que les classes de genre sont inégales et que cette inégalité est renforcée et existe à la fois dans une privation mentale et matérielle de possibilités d’agir pour les femmes. Le fait sexuel est l’enjeu de manipulation est de dissimulation (les connaissances sur la sexualité féminine étant nettement moins partagées et jugées comme pertinentes dans la sexualité en générale, qui reste globalement phallo- et andro-centrée). C’est aussi parce que le consentement existe dans un système ou la sexualité et en particulier la sexualité vécue par les femmes est pratiquée à l’aune d’une extrême violence commise par les hommes. Les hommes se sont appropriés la sexualité féminine et continuent de le faire non seulement par un emprisonnement matériel et mental mais aussi par le simple exercice de la force et de la contrainte. Le consentement qui est en quelque sorte le miroir positif de la contrainte existe toujours dans la connaissance du spectre de cette contrainte. Consentir et surtout refuser de consentir, c’est toujours agir en connaissant la possibilité plus ou moins importante d’un exercice de contrainte en réponse à se refus de consentement. Pire encore, la contrainte sexuelle (sous toutes ses formes) existe indépendamment du consentement, au gré des désirs des agresseurs. Consentir n’est donc jamais un acte qui est lui-même dénué de contraintes, ceci parce qu’il prend place dans un système patriarcal qui par essence est contraignant.

Un autre problème naissant qui est parallèle à la question  »A quoi consent-on » est logiquement, comment détecter est déceler la nature normative du désir et donc le court-circuitage à la base de l’idée de consentement par l’intersection des désirs masculins dans la création de désirs féminins. La sexualité n’est pas un exercice de pensée et d’agir libre, ce comme tout activité sociale. L’expression de la sexualité n’est jamais libre et débarrassée d’injonctions et de représentations sociétales, d’expériences autres. Parce que l’on vit dans un univers patriarcal, il devient nécessaire de se demander : si la pensée andro-centrée infiltre toute sphère du vécu et tente de s’implanter comme le commun et la pensée par défaut, comment faire pour que l’expression et la réponse féminine au désir masculin, ie le consentement des femmes, ne soient pas lui-même modifié et travaillé par des désirs non seulement autres mais parfois antagonistes. Comment faire pour que les femmes ne désirent pas ce que les hommes désirent et donc, consentent à ce qu’elles désirent aussi librement que possible et pas à ce que les hommes désirent ?

Si en effet les femmes consentent aux désirs masculins par dépit ou défaut, c’est déjà un dévoiement substantiel de la valeur de leurs consentements. Mais pire en un sens que cela, pire parce que dissimulé, un autre dévoiement du consentement, c’est que les désirs des femmes s’alignent sur les désirs normatifs de la société, désirs sociétaux qui sont eux-mêmes andro-centrés parce que la société est patriarcale. Dans ce cas là, il serait résolument impossible pour les femmes de consentir librement parce qu’à la base même de leur pensée et de leur conception de la sexualité est quelque chose qui ne leur appartient pas et surtout qui a été mis là par des hommes qui n’ont pas les mêmes désirs et objectifs qu’elles. Les femmes qui consentent aux désirs des hommes par substitution de leurs propres désirs en désirs masculins, par force d’éducation patriarcale et/ou d’oppression sont donc condamnées dans leurs pensées mêmes à ne pouvoir trouver de porte de sortie. Le consentement devient donc un butoir plus que l’expression libératrice (autant que cela se peut) d’une personnalité pleinement consciente de tous les enjeux attachés à la sexualité dans un univers patriarcal.

Le consentement n’étant pas l’expression d’un désir mais la réponse à un désir tout autant que la tentative d’un alignement du désir propre sur un désir autre, la dépossession mentale et matériel de la capacité d’un désir propre rend le consentement chimérique, le consentement est dans ce cas un mirage.

Dernier point mais point des moindres, on remarque depuis plusieurs années, que l’accentuation du discours sur le consentement est effectif puisqu’il a produit la transformation du discours d’exonération des agresseurs lui-même, sans que cela soit en tant que tel une bonne nouvelle. Autrefois, l’exonération de l’agresseur était généralement justifiée du fait du manque de moralité de la victime. Une action immorale commise sur une personne elle-même immorale n’avait ainsi pas valeur de crime. C’est pour cela par exemple qu’on ne pouvait pas, dans ce cadre de pensée, agresser sexuellement une prostituée, puisque sa condition de vie était elle-même immorale, l’immoralité de son existence devient fait de sa nature même et on ne peut condamner quelqu’un qui a agit de manière  »naturelle » envers elle.

Avec l’évolution de l’accès aux droits civiques des femmes et du fait des succès du féminisme vis à vis de la dénonciation du viol en tant que crime et malgré que ce combat soit encore d’actualité, la mise à nue de la vie morale de la victime est de plus en plus rarement un argument ou tout du moins, de plus en plus rarement un argument effectif pour dédouaner l’agresseur. Qu’une femme soit adultère ne l’empêche plus d’être une victime  »légitime » de viol. On voit donc l’émergence d’une nouvelle ligne de défense à base du  »elle avait consenti » ou  »de toute façon on ne pouvait tout deux pas consentir, les deux parties sont donc en quelque sorte à la fois victimes et coupables et donc le jugement n’a pas lieu d’être ». Je pense qu’il est bien sûr absurde de penser que par l’expression de cette défense, on puisse penser que les hommes sont réellement conscients de l’impérieuse nécessité du consentement de leur partenaire, mais bien plutôt que contrairement à ce que l’on pourrait croire, les hommes sont en fait très sensibles aux thèses féministes, si ce n’est qu’ils y cherchent bien souvent plus une manière de les contourner plutôt que d’y chercher une manière de modifier leur propres comportements. Il y a donc une certaine forme de succès de la rhétorique du consentement, succès de diffusion et surtout, succès qui marque l’importance de cette dite rhétorique. Néanmoins, on voit qu’elle peut tout à fait servir à excuser les agresseurs plutôt qu’à les définir et à les condamner. C’est je pense en partie par non réalisation du caractère systématiquement inégalitaire des relations hommes-femmes et en particulier des relations sexuelles qui font que ce dévoiement de la notion politique de consentement est possible. Ce n’est que dans un monde où l’on pense l’égalité atteinte et l’inexistence du Patriarcat que cette défense est non seulement possible mais aussi utilisée pour défendre ceux-mêmes qui sont en position de domination. Ce sont ainsi les outils politiques des dominées qui sont utilisés contre elles pour maintenir l’assise de la domination sexuelle. Il est malaisé de dire si ce sont les incertitudes et le manque de justesse de la notion de consentement, la manière dont elle est utilisé auprès des femmes ou tout simplement la puissance même du Patriarcat qui permettent ce retournement et il paraît absurde de trancher pour l’un ou l’autre. Il est est néanmoins visible à travers cet exemple que les politiques des dominé-e-s ne leur appartiennent pas en propre et que parfois, tout comme le capitalisme, le Patriarcat ne prend pas le train en marche, il se contente de le racheter…