La Politique de la Stupidité

Petit point sur un aspect de l’oppression qui a été discuté dans de nombreux ouvrages mais j’estime qu’il n’y a pas de mal à répéter une information pertinente.

Une explication partielle qui est souvent donnée à la perpétuation de l’oppression, c’est la non-connaissance de la réalité de cette oppression. Les oppresseurs se rendent certainement compte des choses graves (meurtres racistes, viols), mais bien moins de toutes les petites remarques, attitudes qui cimentent une oppression dans les corps et les esprits des personnes opprimées. Il serait donc tentant d’excuser cela, parce qu’après tout, une personne ignorante ne peut être tout à fait coupable n’est-ce pas ? Pour commencer, l’ignorance n’est pas une excuse, faire un commentaire oppressif c’est bien…  »faire un commentaire oppressif », l’effet sur la victime est le même que l’on sache l’effet profond qu’a ce commentaire ou pas. Le degré de connaissance de l’oppresseur n’a donc pas ou peu d’influence sur la manière dont la victime va recevoir le commentaire. C’est aussi oublié que  »ne pas savoir / se rendre compte » est un privilège, c’est quelque chose qui est la marque d’appartenance à une catégorie non-opprimée. C’est un luxe de ne pas se rendre compte que les choses vont mal, c’est ce qui garantie une certaine insouciance et liberté d’esprit. Le manque de connaissance est donc une très mauvaise argumentation, parce que cela ne fait que relever d’un manque d’empathie, un manque de volonté à comprendre, une non prise en compte du problème. Ne pas savoir c’est justement faire partie du problème,  »la barricade n’a que deux côtés dit-on », à cet égard ne pas savoir qu’il y a une barricade ne signifie pas que l’on n’est pas d’un côté ou de l’autre. Et l’oppression consiste justement à masquer la connaissance de ce conflit. Lorsqu’une personne alliée dit par exemple  »je n’y fait pas attention » ou  »je ne fais pas ça, j’avais même pas remarqué que mes semblables le faisait », c’est bien plus une démonstration de privilège que d’empathie. Pour exemple, les hommes qui ne harcèlent pas les femmes dans la rue sont bien souvent également ceux qui ne remarquent pas que les femmes sont harcelées. Pour eux, la situation n’existe pas matériellement, elle n’est pas un problème. En ignorant la réalité de la chose, ils ont donc pris inconsciemment un parti, c’est certainement pour cela que beaucoup disent  »mais moi je ne suis pas comme ça ». Il est vrai qu’individuellement ils  »ne sont pas comme ça », mais cela ne remet rien en cause d’un point de vue global, leur silence et leur crédulité sont même ce qui permet en partie à l’oppression de continuer. Desmond Tutu disait que ne rien faire, c’est choisir inconsciemment et de facto le camp du plus fort et donc de l’oppresseur et c’est bien dit.

L’oppression continue parce que les oppresseurs ne savent pas ce que coûte l’oppression, ce parce que ce ne sont pas eux qui en payent le prix. Ne pas voir le problème, c’est dans ce cadre, souscrire à sa continuation.

Dans la même lignée, parmi celleux qui oppriment bel et bien et qui le font en toute connaissance de cause, est souvent amené l’idée que c’est par méchanceté gratuite ou par stupidité (quand l’on ne met pas sur le tapis des arguments psychologiques). Encore une fois, c’est selon moi largement manquer quelque chose de crucial. L’oppression n’existe pas pour le plaisir de quelquesuns, elle existe parce qu’elle produit quelque chose. Ne voir en elle qu’un moyen de faire du mal est extrêmement puérile, l’oppression n’est pas un moyen mais une fin, un système qui génère et organise, pas une manière d’être méchant avec son prochain. Il est aisé de voir que le Capitalisme est un système de production, inégalitaire cela va de soi, mais qui produit bien quelque chose par le biais de l’oppression. Le Patriarcat de même n’existe pas pour permettre aux hommes de prendre du plaisir à faire du mal aux femmes, c’est un système qui produit bien quelque chose : le travail domestique en est une marque évidente, la gestion de la reproduction en est une autre. Non pas que la reproduction est une activité purement patriarcale, mais il est évident qu’il est (presque ?) impossible de faire des enfants sans aucune influence du Patriarcat. Les oppressions sont des systèmes et ces systèmes se perpétue pour deux raisons : des gens en profitent, cela vaut le coup. Un exemple parlant : la colonisation a longtemps rapporté des ressources, une main d’œuvre, un nouveau marché, etc… Néanmoins, dans le cas des Pays-Bas, ils se sont rendu compte que la colonisation finissait au XXe siècle à leur coûter plus qu’elle ne leur rapportait et c’est en partie ce qui les a amené à quitter leurs colonies. Il s’agit d’une approche pragmatique particulièrement abjecte mais qui montre bien que l’oppression existe avec un but, pas pour elle-même.

Tout ceci pris en compte, il est absurde de dire que le racisme est le produit de la stupidité (ou de la taille du cerveau comme le prétend un stupide t-shirt populaire mais qui tient plus des thèses évolutionnistes et colonialistes du XIXe que des mouvements de libération), il est absurde de dire que le sexisme est un produit d’actions bêtes et méchantes. L’oppresseur retire des choses de ces oppressions même lorsqu’il l’ignore et quand c’est le cas, c’est encore une fois du fait de mécanismes oppressifs, qui permettent justement d’opprimer en ayant l’esprit léger. Autre exemple, lorsqu’un homme agresse sexuellement une femme  »sans s’en rendre compte », il profite de deux aspects de l’oppression : le libre droit d’accès aux corps des femmes et la liberté d’esprit de ne pas avoir l’impression de faire du mal (ou la possibilité de penser que le consentement d’une femme n’est pas nécessaire). Infliger une souffrance sans même s’en rendre compte est justement la marque de l’oppression, c’est ainsi que l’on peut opprimer des proches, ses propres enfants, ses collègues, en tout sérénité et sans se remettre en cause. Il n’est pas question de méchanceté, c’est soit de l’ignorance socialement générée, soit la connaissance que ce genre de comportement n’est pas ou peu poursuivi dans notre société oppressive. Ce n’est pas de la stupidité, encore une fois soit l’on ne voit pas l’acte oppressif comme problématique, soit on sait le mal que l’on cause et pourquoi on le cause. Du début jusqu’à la fin, il s’agit toujours du bénéfice de l’oppression.

Puisque cela a toujours plus à voir avec le privilège qu’avec une quelconque stupidité ou pure méchanceté, il s’agit donc toujours plus de politique systémique que d’actes individualistes. Mettre l’accent sur l’ignorance, sur le  »moi je fais pas ça », sur la stupidité, voire sur la folie, c’est toujours dépolitiser l’oppression et donc la faire disparaître, puisqu’une oppression n’est jamais vraiment quelque chose d’individuelle mais toujours quelque chose de systémique et de politique. Encore une fois, jouer la carte libérale de l’individualisme, c’est finalement jouer le jeu de l’oppression.

Soyons donc moins stupides, moins ignorant-e-s et plus politisé-e-s ?

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