De la Guerre (des sexes)

Une affirmation entendue régulièrement, c’est celle qui dit que les féministes, par leur intraitable et incessant combat, vont finir par provoquer une  »Guerres des Sexes », ou déclencheront une scission semble-t-il irréversible entre les hommes et les femmes. Ce qui est significatif, c’est que bien souvent, les conflits entre opprimés et oppresseurs ne sont pas vus comme une chose dramatique mais au contraire parfois souhaitable, ou tout du moins dans l’ordre des choses (conflits entre patrons et salariés par exemple) ; ce n’est pourtant pas le cas avec l’argumentaire de la guerre des sexes.

Tout d’abord, ce qui, je pense, apparaît comme particulièrement scandaleux tient à deux choses. La première, c’est que la société patriarcale actuelle tient pour acquis la mixité de l’espace publique et de l’espace privé. Sensément, hommes comme femmes ne sont pas des populations séparées mais proches. Contrairement à d’autres système de domination, une des particularités du Patriarcat c’est bien la proximité géographique entre l’oppresseur et l’opprimée. Pour le cas des classes sociales, il est évident que le découpage urbain pour commencer, sépare très souvent les riches des pauvres. La répartition géographique des différentes couches de la population est directement influencé par les situations économiques. Le simple prix du loyer suffit à créer une sorte de ségrégation et de séparation, de fait. De même pour certains systèmes racistes, les blancs ont pu se mettre à l’écart des populations racisées, comme en Afrique du Sud par exemple. Mais même en France, on remarque que certains quartiers sont largement peuplés de population provenant de l’immigration, parce que c’est dans ces endroits qu’ont été dirigées les populations immigrées et parce que leur précarité économique a pu permettre de les y conduire et de les y faire rester. On pourra évidement et à loisir disserter sur les  »banlieues » qui sont construites dans l’imaginaire, mais largement aussi dans les faits et dans la construction urbaine comme des ghettos à peine déguisés et dont on parle avec complaisance, en sous-entendant que ce sont leurs habitants qui s’y barricadent de leur plein gré, alors que leur établissement même a été fait dans les années de forte immigration, pour cantonner la population immigrée hors des centres-villes et pour faciliter leur surveillance policière. Que ces populations se  »barricadent » dans les quartiers a alors le double avantage de circonscrire leur révolte à une zone facilement maîtrisable, mais aussi d’avoir le champ libre pour prétendre qu’au final, ces populations n’ont aucun désir d’intégration et recréent leurs communautés quoi qu’il arrive ; il n’est bien sûr jamais fait mention de la grande précarité économique de ces populations, qui les empêche de partir, mais aussi des mécanismes du communautarisme qui se développe du fait même des discriminations.

La différence avec le patriarcat donc, c’est que l’idée même d’une guerre des sexes, sensément ouverte, entraînerait une fracture immédiate et drastique, la guerre civile serait la seule perspective logique. Dans un conflit racial, comme il y en a eu aux Etats-Unis au début des années 90 par exemple, on peut voir se développer une mentalité guerrière du  »eux contre nous » (et ce dans les deux camps). Il y a cependant l’idée déjà présente selon laquelle les deux  »camps » (ici donc les  »races » au sens social) sont déjà séparées/séparables et opposées/opposables dans la société. Rien de tout cela dans l’oppression patriarcale. La complémentarité des sexes est toujours mise en avant, comme non seulement une nécessité, mais aussi une sorte d’heureuse contrainte. Les hommes et les femmes sont censés être faits pour vivre les uns avec les autres, mais cet impératif est bénéfique et permet aux deux sexes de s’épanouir par leur contact mutuel.

Le principal scandale donc, c’est qu’une éventuelle  »guerre des sexes » est nécessairement pensée comme une guerre civile qui découperait la société dans un impensé total. Dans les pensées racistes ou homophobes, l’absence stricte des racisées ou des non-hétérosexuels n’est pas un problème (ce serait presque plutôt une solution), on sait que même leur élimination a été envisagée à différents points de l’histoire. En revanche, l’idéologie sexiste se base largement sur la proximité des hommes et des femmes. Comme Nicole-Claude Mathieu le souligne dans le second tome de l’Anatomie Politique, les femmes sont parmi les seuls groupes dominés à ne pas avoir de culture propre et spécifique, qui ne soient pas un ersatz de la culture dominante ou inspirée par elle. La famille, qui est encore largement dans les faits et les perceptions, la cellule de base de la société, serait donc amenée à exploser, contrairement à la plupart des autres imaginaires de conflit. Si la guerre des races peut être pensée comme une possible régénération, la guerre des sexes au contraire est vue comme une auto-destruction.


On en arrive donc (encore) à la classique distinction duelle dans la forme de la violence généralisée : l’opposition entre guerre régulière et guerre civile. Encore de nos jours, il y a cette permanence d’une vision de la guerre régulière (polemos) comme potentiellement juste, dont peut sortir un bien. La guerre civile (stasis) est elle toujours un fléau stérile. L’imaginaire de la guerre des sexes repose sur l’idée de guerre civile, peut-être celle qui serait la plus radicale et la plus décisive possible, plus que tout conflit politique, raciale ou social.

L’énonciation apocalyptique de la guerre des sexes fonctionne parce que presque rien ne peut paraître, dans l’imaginaire commun, comme plus destructeur. C’est la forme la plus grave de la forme la plus abominable de conflit (moult superlatifs). Son efficacité d’un point de vue imaginaire est donc très fort quoique un peu sensationnaliste.

La guerre des sexes porte donc une symbolique extrêmement forte et qui traduit la fin même de la civilisation telle qu’on la connaît. Contrairement aux autres dominations, il est presque impossible de se représenter un tel conflit ouvert, alors que de nombreuses  »guerres de races » ou  »guerres de classes » ont pu avoir lieu.


Ce qui est néanmoins particulièrement pernicieux, c’est bien de faire porter sur les féministes la charge d’un possible basculement vers l’affrontement. Ce pour deux raisons : comme pour les accusations de censure, il est juste absurde de prétendre que dans nos pays, les féministes aient un pouvoir aussi important qu’elles puissent par elles-mêmes lancer une quelconque sorte de guerre des sexes. La diffusion de leurs idées, leur place dans les officines du pouvoir, leur capacité d’influence n’en font toujours pas (et c’est certainement bien triste), des actrices majeures de la vie sociale. On passera sur le toujours globalisant  »les féministes » qui ne prend jamais en compte le fait que les mouvements féministes sont nombreux, divers et pas toujours alliés les uns aux autres. Ceci pour commencer sur les féministes seules.

Néanmoins l’autre raison absurde est que, sans doute plus que tout autre groupe dominé, les femmes ont toujours eut un accès restreint aux moyens matériels et intellectuels, et ce encore aujourd’hui. Comme l’a montré Paola Tabet, les outils complexes et les armes ont toujours été un monopole masculin, pour se prémunir justement d’une égalité dans la violence, mais aussi pour empêcher les femmes de se mettre en danger (et donc de les préparer mentalement et physiquement au danger), pour les abrutir par le travail en les empêchant d’avoir accès à des outils le facilitant. On a justifié de nombreuses manières que les femmes soient écartées des activités militaires et guerrières ; encore aujourd’hui, les femmes sont dans l’armée très peu représentées sur les premières lignes de conflits. Elles sont également largement absentes des hautes instances de direction militaire. Le recours aux femmes lors des guerres a toujours été une mesure d’urgence (siège de villes, guerres d’extermination), mais la domination masculine s’est largement opérée par le monopole de la violence de la part des hommes. On remarquera toutefois que si les hommes se sont arrogé le droit d’être armés et brutaux, ils n’ont jamais épargné les femmes. La capacité à faire la guerre a été, plus ou moins jusqu’aux guerres modernes du XIXe siècle et la conscription, un privilège. Rendre les femmes et les féministes responsables d’une fantasmée guerre des sexes est donc un renversement total de la situation réelle, qui est que ce sont encore largement voire intégralement les hommes qui possèdent la légitimité et l’accès au savoir et aux moyens de la violence. La socialisation des hommes passent encore largement par la pratique et l’accoutumance à la violence.

Ce qui est sous-entendu, c’est donc que les féministes sont des personnes suicidaires qui préféreraient voir la destruction de leur classe plutôt que sa soumission, ceci est vu comme une atteinte même à la société. On peut être sûr que si les femmes s’organisaient en vue de commettre des violences de classe, la réponse des hommes serait violente et sans merci… comme elle l’a toujours été. Ce qu’on reproche en filigrane aux féministes, c’est aussi de prétendre que les femmes possèdent la capacité à décider de se suicider, la capacité à utiliser la violence… contre elles-mêmes. Les femmes n’ont en fait même pas cette possibilité, elles sont prisonnières parce qu’érigées comme sauvegarde de la civilisation, parce que seules capables d’enfanter, fût-ce à l’encontre même de leur propre bien-être. Les enfants, la responsabilité de l’éducation des futures générations, du soin envers les faibles sont des carcans qui brisent l’individualité des femmes.

Rappelons que si les hommes se suicident plus, les femmes affichent elles trois fois plus de tentatives de suicides. Les hommes se tuent bien souvent dans un geste d’individualisme désespéré et parce qu’ils disposent, eux, d’une éducation à la violence définitive et des moyens de l’appliquer. Les femmes tentent de se suicider en utilisant généralement des manières moins efficaces, comme d’ultimes appels à l’aide plus que pour se délivrer définitivement de leur souffrance.

Prétendre que ce sont les femmes et les féministes qui seraient les responsables de la guerre des sexes est également abusif parce que dans le schéma patriarcal, comme dans tout système de domination, c’est toujours l’oppresseur qui détermine le niveau de violence ; ce parce que c’est lui qui possède les moyens les plus variés et efficaces de l’exercer. La violence des opprimées est avant tout une réponse à celle qui s’exerce contre elles. Dans un univers où la police anti-émeutes, l’armée et les instances de commandement sont toutes composées d’hommes, comment imaginer une réponse armée et assez menaçante pour être crédible de la part de groupes de femmes. Dans nos sociétés modernes, les citoyen-ne-s sont largement désarmés en face de l’Etat. Cette vérité, s’ajoutant à la permanence du désarmement des femmes, induit que les femmes, en tant que classe, ne sont pas capables à l’heure actuelle de s’opposer par la violence à leur oppression. Seules des actions individuelles peuvent exister, mais une quelconque guerre des sexes est pour la société dans laquelle nous vivons un impensé parce qu’impensable. La violence ponctuelle des femmes est un îlot dans l’océan de la violence masculine. Ceux qui déterminent l’échelle de la violence sociétale et même la réponse (violente) à celle-ci sont encore de manière écrasante les hommes. Les femmes n’ont simplement, comme tous les opprimés mais peut-être plus encore que les autres (bien qu’il ne s’agisse pas d’un concours), une incapacité à utiliser la violence légitime comme porte de sortie à leur oppression.

Pour conclure, la dernière absurdité de la rhétorique de la guerre des sexes, c’est le simple fait de dire que nous risquerions d’y arriver. Je pense pour ma part qu’il n’y a pas de risque : nous sommes déjà en plein dedans. La guerre des sexes existe en fait depuis cette fameuse  »nuit des temps » (vous savez, cette nuit d’où vient le patriarcat et ces trucs tout pourris). La violence systémique et déshumanisante des hommes envers les femmes n’est pas à venir, elle est là depuis bien longtemps. Les viols, la violence conjugale, les mutilations génitales, l’abrutissement des femmes par un travail non reconnu socialement, le devoir sacré et déshumanisant de la maternité (on reconnaît la valeur d’une individue par sa capacité à faire naître un homme plus que par son existence propre) sont autant de moyens de coercition plus ou moins brutaux qui les affligent de manière spécifique, les tenant en respect et perpétuant la domination patriarcale. La prééminence du masculin dans nos sociétés, la place hégémonique des hommes dans les organismes de pouvoir et les instances responsables et garantes de la violence publique ne se sont pas faites un beau matin, mais par la brutalité et la subordination des femmes. Il n’y a pas de victimes sans coupables, les femmes ne sont pas dans les positions de vulnérabilité dans lesquelles elles sont par erreur ou hasard : elles y sont pour y avoir été enfermées par les hommes et ce, par le monopole de la violence légitime et par les moyens qui vont avec. La guerre des sexes est partout présente dans nos sociétés occidentales, chaque viol, chaque femme battue et tuée par un (ex-)mari jaloux est un acte de cette guerre de basse intensité dont la force n’a pas diminué pendant la pacification des XIX-XXe siècles. Toutes ces violences font partie du continuum de la guerre des sexes. Lorsque l’on crie à la guerre des sexes, c’est bien pour camoufler sa réalité quotidienne.

Pour (réellement) conclure et en paraphrasant sans merci Warren Buffet :
Il y a une guerre des sexes, mais c’est ma classe, celle des hommes, qui la conduit; nous sommes en train de gagner, bien que nous ne le devrions pas.

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