Déconstruction et Subversion

Petite réflexion sur deux termes largement utilisés dans le militantisme.

Mais d’abord définissons parce que ça ne sert à rien de déblatérer sur des mots qui ne sont pas compris ou entendus d’une même façon.

Pour commencer, la déconstruction n’est pas entendue dans le sens discursif (et postmoderniste – beuh), il s’agit plutôt de mettre en avant que la société est ‘construite’ et que l’étant, ses normes peuvent être mises à bas et tout du moins, déconstruites. Que la société et que les différents comportements sociétaux sont construits, c’est donc reconnaître qu’il n’y a plus (pas ?) d’état de nature. Dans un élan compatissant, on pourra dire que nature et culture sont mélangées à tel point qu’elles ne peuvent pas être différenciées et qu’attribuer tel comportement à la nature ou à la culture est sans intérêt car rien n’est 100 % naturel ou 100 % construit. Je pense pour ma part que la part de ‘nature’ ou ‘d’instinct’ est en fait si minoritaire qu’elle en devient presque négligeable et que l’argument de la nature est juste une manière confortable de dire qu’on ne peut rien changer. C’est la culture qui crée le discours sur la nature, la culture ne se base pas sur la nature en tant que telle, elle existe justement pour dépasser et subvertir l’état de nature. Là où nature et culture se rejoignent, c’est quand cette dernière utilise la première pour justifier et garantir sa permanence, justement pour tenter de montrer son caractère non-construit et donc indépassable. La culture et la société sont pourtant en évolution constante, non pas qu’elles mettent au pouvoir ou en avant des classes différentes, mais plutôt que leurs références changent pour garder leurs caractères hégémoniques (cf Lampedusa :  »Si nous voulons que tout reste comme tel, tout devra changer »). Reconnaître que les choses sont construites, y compris l’idée même de nature dans la société, c’est implicitement reconnaître que ce sont bien les personnes qui, par leurs actions, modèlent la société (bien que la société, par son inertie, modèle elle aussi les comportements) ; c’est aussi se rendre compte que rien n’est donné pour toujours et qu’il est possible de mettre au jour de différentes manières ce caractère construit, que nous pouvons aller à son encontre. Pour cela, nous pouvons donc déconstruire des comportements, des attentes, des attitudes en réfléchissant à comment la société nous inculque des automatismes et en tentant d’en dévier. Déconstruire, c’est donc s’attacher à un élément et, en général par l’absurde, montrer que l’on peut s’en séparer. C’est tout d’abord un processus intellectuel, il faut révéler la construction. Ensuite, peuvent se mettre en place toutes sortes d’actions ou de comportements pour déconstruire nos propres habitudes construites. Néanmoins est-ce suffisant ? Ou plutôt où va-t-on à partir de ces considérations…

Ce qu’il faut réaliser je pense, c’est que cette idée de déconstruction, de montrer les failles de la société, cette dernière est tout à fait prête à le faire d’elle-même. La société conservatrice a beaucoup plus d’auto-dérision qu’on ne pourrait le penser et c’est pourquoi déconstruire ne veut pas forcément dire remettre en cause ou mettre en défaut quoi que ce soit, en particulier lorsqu’on parle de comportement individuel. L’exemple  »par excellence » c’est le carnaval, qui est la forme institutionnalisée même de la déconstruction sociale, qui brise les carcans pendant un temps bref et met en branle les fondations de la société. Pourtant si l’on s’intéresse un tout petit peu à cette pratique et à ses différents avatars, on se rend vite compte que le but du carnaval, comme tout ce qu’on peut nommer un  »rituel d’inversion » – c’est à dire un acte de groupe qui inverse les règles sociales typiques – c’est bien de renforcer les normes sociétales conservatrices, en montrant l’absurdité de la dite déconstruction. Ces pratiques qui fonctionnent sur la déconstruction mais qui sont admises et téléguidées par la société, peuvent aussi servir de soupape pour délivrer d’une partie de la tension sociale entre les différentes classes. Mais en tant que tel, un acte  »déconstruit » (bon c’est pas joli mais j’espère que vous voyez l’idée) ne remet pas forcément en cause la construction de la société, c’est un simple jeu sur les codes.

La déconstruction donc, n’engage nullement la subversion.

Mais alors qu’est-ce que la subversion ? Et bien en allant directement à l’étymologie latine (moi qui n’ait jamais apprécié le latin, ça me fait une belle jambe), c’est la tentative de mettre en danger une institution, ici donc de mettre à mal des normes sociétales. Dans cette tentative, une phase de déconstruction est certainement nécessaire, ne serait-ce que parce qu’il faut à un moment réfléchir à la forme que prend la société pour se maintenir à un endroit, ce n’est qu’ensuite qu’on peut la mettre en défaut. La subversion néanmoins ne saurait être qu’un exercice de pensée, elle doit se traduire en acte – d’après mes souvenirs, les révolutions ne sont pas arrivées parce que quelqu’un y a pensé très fort.

La subversion se doit donc d’abord de frapper un pilier de l’ordre établi, il est nécessaire de déstabiliser, on ne fait pas de la subversion en étant friendly malheureusement. Et donc par exemple lorsqu’il est nécessaire de mettre à jour, de dénoncer et de tenter de faire disparaître des privilèges, cela ne peut pas être fait sans mettre en cause les privilégiés.

Cet article ressemblera sans doute à une querelle linguistique sur la définition de certaines pratiques, néanmoins il n’est je pense pas inintéressant de montrer que pointer du doigt et jouer avec les codes de la société ne revient pas à la mettre en danger et à la dénoncer, la société s’acquitte très bien de ses trublion-ne-s. Pour donner dans l’exemple, lorsque des hommes connus mettent des talons pour mettre à jour les contraintes qu’ont les femmes à se déplacer dans l’espace urbain et pour se l’approprier, cela n’a pas tout à fait la même charge que lorsque 250 féministes cagoulées (ou pas d’ailleurs) descendent de nuit dans la rue pour inscrire, ne serait-ce que pendant un instant, leur marque dans un univers nocturne, qui est encore pensé largement comme appartenant aux hommes.

Pour moi, la déconstruction est un peu le stade infantile de la subversion. J’ai toujours trouvé l’affirmation d’être déconstruit comme une sorte de pis-aller, quel intérêt si ce n’est pour aller plus loin ? Le travestissement par exemple existe depuis des millénaires, en tant que tel il n’a jamais rien mis en danger. Être  »déviant-e » ou  »déconstruit-e » n’a je pense qu’une valeur toute relative qui ne remet certainement pas en cause ni ne dénonce les codes de la société, c’est au pire faire de normes oppressives un matériel de jeu. Lorsque cela vient de personnes politiquement conscientes et engagées, cela peut être particulièrement crispant.

J’ai l’impression d’écrire cela en laissant beaucoup de zones d’ombres et de non-dits, en espérant que les vécus particuliers rempliront les blancs. En attendant une suite…

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