Confusion, Anachronisme et Récupération dans le Queer

(Je reprécise pour ne pas donner l’impression de masquer mon appartenance politique : mon approche théorique est avant tout celle du féminisme radical, qui de fait est très éloigné, si ce n’est franchement opposée aux théories queers)

Ce qui me gène d’abord dans le mot de  »queer », c’est bien son manque de clarté sur ce qu’il signifie, définit et englobe concrètement. Il va de soi que ce caractère flottant et imprécis est revendiqué et constitue ce qui est sensé être un de ses atouts, néanmoins cela ne fait selon moi que renforcer un pluralisme potentiellement dangereux, comme je vais essayer de le montrer. Si le Queer se veut une réaction à l’ordre hétérosexuel/straight, en tant que tel il ne représente rien de précis, en particulier parce qu’il se veut la somme non-finie de toutes pratiques et pensées non straight ; il n’a aucune ligne commune. Ainsi des pratiques gays, lesbiennes, bdsm peuvent toutes recevoir à l’envi le qualificatif de queer ; contrairement à ce que cette théorie suggère (c’est-à-dire qu’est queer ce qui se dit queer), certaines pratiques sont pourtant dites queer sans s’être elles-mêmes décrites ainsi. Le queer devient souvent et rapidement un synonyme abusif de LGBTetc. ce qui traduit selon moi plus un effort de récupération politique que de tentative de créer réellement une unité à la fois théorique et politique (qui n’a d’ailleurs pas forcément lieu d’être). On pourra ainsi voir sous-entendre que des penseuses comme Audre Lorde ou Monique Wittig étaient queer avant l’heure, quitte à faire ce que je pense être un contresens complet sur leurs idées et leurs conceptions de l’identité. Tout ce qui ne ressemble pas à une activité straight actuelle peut se voir appliquer abusivement le terme de queer, quitte à faire des contresens historiques éhontés comme par exemple définir comme queer l’homosexualité de la Grèce Antique (qui servait en fait de ciment misogyne et patriarcale et certainement pas de subversion sociale).

Le queer se pose comme une multiplicité de pratiques derrière un mot unique ce qui n’est pas forcément la panacée et sert potentiellement à avancer caché derrière un fourre-tout théorique capable du pire comme du bon (je vais pas écrire  »meilleur », faut pas déconner). Le queer se définissant en négatif ( »tout ce qui n’est pas straight »), il est donc extrêmement permissif et inclus des sexualités qui sont de fait politiquement très diverses et parfois opposées dans leurs intérêts. Le queer ne saurait donc être un  »mouvement » puisque n’importe qui peut légitimement se dire queer et (presque) n’importe quoi peut l’être. Il n’y a pas de points de ralliements et de politiques clairement affichées dans le terme même de queer, là où par exemple le lesbianisme radical est lui signifiant. Plutôt que de créer une identité, le queer invite donc à se mêler à une foule indistincte aux intérêts distincts.

Ce mélange des genres engendre une confusion et souvent une invisibilisation de certains mouvements, logiquement au profit d’autres. Le particularisme politique de certaines sexualités, comme le lesbianisme vis-à-vis de l’homosexualité masculine, est donc nié. Pour le cas des lesbiennes par exemple, ce qui crée leur caractère spécifique, c’est bien leur sortie du champ des intérêts masculins, leur coupure avec la société masculine. Rappelons qu’une des bases du Patriarcat est la proximité de l’oppresseur et de l’opprimée. Une des propositions révolutionnaires du lesbianisme radical, c’est bien de mettre à bas cette proximité. Néanmoins, le queer, en mélangeant les sexualités, en les supposant proches, brise certains des enjeux mêmes des positions politiques de sexualités minoritaires. Les lesbiennes se retrouvent de nouveau rapprochées d’hommes, alors mêmes que dans la plupart des pays, les échecs de mouvements homosexuels mixtes sont nombreux. En France par exemple, après avoir aidé à créer le FHAR, en réaction à l’hétéro-sexisme des féministes, les lesbiennes ont vu bon nombre de leurs positions invisibilisées et ont dû faire face à la misogynie de certains gays, de telle sorte que la solution fut de créer un groupe non-mixte ‘femmes’ et ‘homosexuelles’ (les Gouines Rouges). C’est donc un contresens historique que de créer un espace théorique et politique qui mélange indistinctement toutes sexualités, surtout avec une définition aussi minimaliste que  »tout ce qui n’est pas straight » (et même cela vacille puisqu’on peut trouver mention de tentative d’un queer-straight, comme quoi on est jamais à l’abri d’absurdités de la part d’universitaires).

 »Pire » encore, le Queer ne remet même pas réellement en cause l’hétérosexualité en tant que telle, puisque cette dernière ne nécessite que d’être conscientisée et  »queerisée », pour continuer à avoir droit de cité comme sexualité  »minoritaire », de marge. Dans une perspective féministe, si la pratique de l’hétérosexualité se doit d’être pensée et réfléchie comme un construit, même ainsi pratiquée, il serait absurde de lui prêter des caractères subversifs. Il est je pense possible de pratiquer une sexualité hétéro plus  »saine » d’un point de vue éthique et de tenter de la débarrasser de son appareil patriarcal. Néanmoins, même de cette manière, parce que nous vivons dans une société hétéro-patriarcale, elle ne saura jamais représenter aucune espèce de danger pour l’ordre établi.

D’autre part, en mettant l’accent sur la performance de genre et l’activité sexuelle, le queer tourne potentiellement le dos à tou-te-s celleux pour qui ces deux choses sont plus affaire de souffrances et de contraintes que de potentiels d’épanouissement. Selon les termes de Christiane Rochefort, les mots n’ont pas la même signification, selon qu’ils sortent de la bouche des dominants ou des dominées. Pour certaines personnes, le sexe est une corvée voir un danger. Comment la théorie queer et son exubérance sexuelle peuvent-elles toucher ces personnes qui n’ont eu qu’à souffrir de leurs pratiques sexuelles ? Cet enjeu ne semble qu’être peu développé, ce qui compte, c’est bien plus souvent de créer sa propre sexualité et d’expérimenter ; mais comment faire lorsque les moyens intellectuels ont été enlevés pour penser une sexualité qui soit propre, à soi ? Comme l’a montré N.-C. Mathieu, un des efforts du Patriarcat, c’est l’appropriation par les hommes de la connaissance sur les pratiques sexuelles ; quel avenir ont les victimes de ces pratiques dans un univers queer ?

Le Queer ne risque-t-il pas d’être une nouvelle mascarade comme le fut en partie la  »libération sexuelle » des années 60-70, qui amena aux femmes son lot de malheur et de nouvelles contraintes ? La liberté sexuelle a toujours existé… pour les hommes. La libération d’après-guerre put certes être bénéfique à de nombreux endroits pour les femmes, mais ce sursaut a également profité aux hommes qui y ont gagné un accès légitimé et plus important encore aux femmes. Puisque les dominants de toutes sortes (sexe, économique, intellectuels) ont toujours une longueur d’avance, puisque le Queer peine à prendre en compte les rapports de pouvoir, qu’est ce qui empêchera les dominants de prendre leur part du gâteau queer ? (et ils y ont d’ores et déjà goûté)

Le mot de queer, en explosant les particularismes des sexualités minoritaires, peut tendre à invisibiliser les pratiques réellement anti-patriarcales, ce en mettant sur un pied d’égalité activisme politique et jeux sexuels, sans réellement faire d’états des lieux du danger que représentent les pratiques queers envers l’ordre établi. Le Queer enjoint parfois à se contenter d’une simple activité sexuelle non-conventionnelle comme subversion, ce qui est une dimension particulièrement minimaliste de l’activisme anti-patriarcal et bien souvent, un vœu pieux. L’homosexualité masculine ou le BDSM par exemple, ne contiennent pas par essence une dimension subversive, aussi anti-essentialiste qu’il se dise. Bien souvent, le mouvement queer prétend que ses adeptes mettent en danger l’ordre hétéro-patriarcal par leur existence même, ce qui encore une fois tient selon moi du conte de fées révolutionnaire digne des adeptes du  »Grand Soir ».

Beaucoup plus problématique, la théorie Queer peut servir à camoufler certaines pratiques qui sont, elles, ancrées dans un rapport de domination, comme la pédophilie par exemple. Il ne s’agit certainement pas de dire par là que les queers sont tous des pédophiles en puissance où qu’iels soutiennent implicitement la pédophilie, ce serait un procès d’intention absurde. Le problème étant que de la manière par laquelle il se définit, le queer laisse la porte ouverte à l’infiltration par de telles personnes ou de telles courants et s’éloigne de manière claire de la subversion qu’il prétend incarner. Il y a ici une ouverture que peuvent emprunter des formes réactionnaires et oppressives de sexualité. Le fait que la théorie queer soit bien souvent déficiente au niveau de l’approche en termes de rapports de pouvoir et de système de domination, au profit d’une vision libérale à l’anglo-saxonne, n’arrange rien et accentue le relativisme qui aide à mettre côte-à-côte des populations diverses en prétendant que leurs combats sont similaires.

En plus d’un flou qui peut potentiellement être dommageable, il y a bien souvent une absence de prise en compte, à la base, des différences idéologiques qui sous-tendent les différentes sexualités minoritaires. On sait, de par les différents mouvements historiques et par simple bon sens, que les intérêts des gays ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux des lesbiennes, qui ne sont pas les mêmes que ceux des transsexuel-les, des adeptes du BDSM, etc… Ce qui est à craindre, c’est bien une mise à l’écart de certaines questions en fonction des intérêts de personnes bénéficiant, au delà de leur sexualité, de privilèges (académiques, économiques, de genre), leur permettant de mettre sous leur conduite ou orientation la politique queer locale. De manière peu surprenante, parce que le Queer semble avoir un train de retard sur les questions d’intersectionnalité, c’est souvent le sexisme, le virilisme et l’anti-féminisme de membres éminents qui est le plus facile à mettre en lumière. Il n’est pas nouveau de constater le potentiel misogyne des groupes gays, la potentielle biphobie des lesbiennes, la transphobie de la plupart de la population, même celle homosexuelle. Mettre toutes ces catégories de personnes sous la même bannière risque de revenir fatalement à une invisibilisation des classes les plus opprimées au profit des classes les plus privilégiées et à une perpétuation en interne des dominations, d’abord par non-reconnaissance du caractère systématique des dominations.

Étant donné que même des hommes cis-hétéros, pour peu qu’ils aient réfléchi à leur sexualité de dominants, peuvent se dire ‘queer’, on voit mal ce qui les retiendraient de mettre en avant leur propres agendas politiques, au détriment de groupes moins visibles (trans, lesbiennes). On en arrive donc ici et là à avoir des théories queer menées par ces hommes cis-hétéros, ce qui est tout de même un comble lorsque la base de ce mouvement est justement une remise en cause du paradigme hétérosexuel. Les féministes des années 60-70, parce qu’elles ont dû batailler pour se faire leur place dans le monde académique, ont toujours été vigilantes vis-à-vis des tentatives d’infiltration de leur champ d’étude par la gente masculine (cf Bourdieu). Chez les Queers en revanche, ce risque de détournement ne semble jamais pris en compte, ce qui aboutit de fait à maintenir au pouvoir ceux qui y étaient déjà.

Ce qui peut être également dommageable, c’est le caractère plus global du queer à phagocyter des espaces de pensée proches pour s’immiscer dans leurs politiques. Historiquement, le queer s’est développé outre-Atlantique en opposition au féminisme et au féminisme radical en particulier. Le queer se présentait comme une alternative au féminisme, comme une variante plus  »croustillante » aux mouvements des femmes qui s’essoufflaient et étaient durement marqués par le ressac des années 80. Le mouvement queer, qui était largement influencé par les théories gays et androcentrées, était en quelque sorte une continuation des ruptures des mouvements homosexuels des années 70. Pourtant, la théorie queer se greffe de plus en plus sur la théorie féministe, prétendant l’enrichir, alors même que son développement est largement en opposition, comme une sorte de troisième voie à la fois au féminisme radical et à l’hétéro-patriarcat. Son tour de force est donc de recentrer les questionnements féministes vers la sexualité avant tout et hors des aspects matériels de l’oppression, ou tout du moins sans les approches matérialistes, au profit de l’approche post-structuraliste. Prétendre par là un progrès est je pense particulièrement mal venu. Non pas que l’approche queer et le postmodernisme soient strictement à jeter, néanmoins ils n’apportent presque jamais de considération en termes de système de domination et de rapports de force, qui sont pourtant les idées sur lesquelles s’est créé le féminisme moderne et dont il a cruellement besoin pour rendre compte du vécu des classes minoritaires.

En plus de cela, on en vient rapidement et largement à faire de  »l’anachronisme queer » en décrétant comme queers des penseur-euse-s qui, bien que revendiquant une sexualité non-straight, ne pouvait par leurs approches se confondre avec les théories queer. Des personnes comme Audre Lorde ou Monique Wittig sont issues de la pensée radicale et n’ont de fait rien à voir avec la pensée queer. Lorde s’est toujours décrite comme une lesbienne dans la veine du lesbianisme politique radical, comme coupée de la communauté des hommes et de leur imaginaire, elle n’était pas non plus pour un rapprochement d’intérêts avec les gays. Monique Wittig a été influencée par le féminisme matérialiste français ; si elle forme la  »frange sexualité » et littéraire du mouvement (avec Tabet et Mathieu pour l’anthropologie, Delphy pour la socio-économie et Guillaumin pour la sociologie), son courant a toujours été celui du lesbianisme radical et certainement pas du queer qui restait encore à faire. La récupération de ces deux figures parmi d’autres est donc une farce particulièrement sinistre. Il est significatif que ces rapprochements soient faits de manière autoritaire sur une base discursive et non pas politique : puisque Lorde et Wittig n’étaient pas straight, c’est donc qu’elles étaient queers ! Qu’importe si l’on commet un abusif contresens politique en se limitant à une définition à minima de l’activisme, il faut ce qu’il faut pour se réapproprier des figures historiques. Les queers font d’ailleurs contre les féministes radicales nombre d’atteintes au consentement : seraient queers non pas seulement celleux qui se disent queers mais également, contre leur gré, celleux qui sont dit queers car pensé-e-s comme tel-le-s. On crée aussi une filiation abusive avec des pratiques non-straight historiques, qui ne sont bien souvent pas replacées dans leurs contextes historiques et qui sont ainsi dépolitisées et de fait essentialisées : tout ce qui ne serait pas décrit actuellement comme straight est queer, quand bien même certaines de ces pratiques étaient utilisées à l’époque pour renforcer l’ordre hétéro-patriarcal et les différentes dominations sexuelles. On politisera également à outrance en donnant un sens queer anachronique à des pratiques comme le travestissement, qui étaient plus souvent affaire de survie que de subversion.

Le queer se nourrit du confusionnisme hérité de sa définition même et, bien trop souvent, invisibilise les groupes les plus vulnérables, parfois au profit et jusqu’à la récupération théorique et pratique par des adversaires de ces mêmes groupes.

Cet article se veut une rapide critique de la permissivité néfaste qu’a le queer dans ses fondations, qui sont par ailleurs théoriquement fort fragiles. Il ne s’agit pas de dire que tout groupe ou cercle queer répond à ces accusations, mais que bien assez l’ont fait par le passé pour pouvoir jeter un voile de suspicion sur ce concept théorique, qui emprunte souvent plus au libéralisme, au libertarianisme, à l’anti-féminisme et au virilisme, qu’à des concepts réellement subversifs, matérialistes, libérateurs et émancipateurs. Le Queer peine à convaincre de sa pertinence théorique et de sa portée révolutionnaire, s’embourbant dans une auto-satisfaction aveugle, propre à sa parenté  »post-iste ».

Publicités

Déconstruction et Subversion

Petite réflexion sur deux termes largement utilisés dans le militantisme.

Mais d’abord définissons parce que ça ne sert à rien de déblatérer sur des mots qui ne sont pas compris ou entendus d’une même façon.

Pour commencer, la déconstruction n’est pas entendue dans le sens discursif (et postmoderniste – beuh), il s’agit plutôt de mettre en avant que la société est ‘construite’ et que l’étant, ses normes peuvent être mises à bas et tout du moins, déconstruites. Que la société et que les différents comportements sociétaux sont construits, c’est donc reconnaître qu’il n’y a plus (pas ?) d’état de nature. Dans un élan compatissant, on pourra dire que nature et culture sont mélangées à tel point qu’elles ne peuvent pas être différenciées et qu’attribuer tel comportement à la nature ou à la culture est sans intérêt car rien n’est 100 % naturel ou 100 % construit. Je pense pour ma part que la part de ‘nature’ ou ‘d’instinct’ est en fait si minoritaire qu’elle en devient presque négligeable et que l’argument de la nature est juste une manière confortable de dire qu’on ne peut rien changer. C’est la culture qui crée le discours sur la nature, la culture ne se base pas sur la nature en tant que telle, elle existe justement pour dépasser et subvertir l’état de nature. Là où nature et culture se rejoignent, c’est quand cette dernière utilise la première pour justifier et garantir sa permanence, justement pour tenter de montrer son caractère non-construit et donc indépassable. La culture et la société sont pourtant en évolution constante, non pas qu’elles mettent au pouvoir ou en avant des classes différentes, mais plutôt que leurs références changent pour garder leurs caractères hégémoniques (cf Lampedusa :  »Si nous voulons que tout reste comme tel, tout devra changer »). Reconnaître que les choses sont construites, y compris l’idée même de nature dans la société, c’est implicitement reconnaître que ce sont bien les personnes qui, par leurs actions, modèlent la société (bien que la société, par son inertie, modèle elle aussi les comportements) ; c’est aussi se rendre compte que rien n’est donné pour toujours et qu’il est possible de mettre au jour de différentes manières ce caractère construit, que nous pouvons aller à son encontre. Pour cela, nous pouvons donc déconstruire des comportements, des attentes, des attitudes en réfléchissant à comment la société nous inculque des automatismes et en tentant d’en dévier. Déconstruire, c’est donc s’attacher à un élément et, en général par l’absurde, montrer que l’on peut s’en séparer. C’est tout d’abord un processus intellectuel, il faut révéler la construction. Ensuite, peuvent se mettre en place toutes sortes d’actions ou de comportements pour déconstruire nos propres habitudes construites. Néanmoins est-ce suffisant ? Ou plutôt où va-t-on à partir de ces considérations…

Ce qu’il faut réaliser je pense, c’est que cette idée de déconstruction, de montrer les failles de la société, cette dernière est tout à fait prête à le faire d’elle-même. La société conservatrice a beaucoup plus d’auto-dérision qu’on ne pourrait le penser et c’est pourquoi déconstruire ne veut pas forcément dire remettre en cause ou mettre en défaut quoi que ce soit, en particulier lorsqu’on parle de comportement individuel. L’exemple  »par excellence » c’est le carnaval, qui est la forme institutionnalisée même de la déconstruction sociale, qui brise les carcans pendant un temps bref et met en branle les fondations de la société. Pourtant si l’on s’intéresse un tout petit peu à cette pratique et à ses différents avatars, on se rend vite compte que le but du carnaval, comme tout ce qu’on peut nommer un  »rituel d’inversion » – c’est à dire un acte de groupe qui inverse les règles sociales typiques – c’est bien de renforcer les normes sociétales conservatrices, en montrant l’absurdité de la dite déconstruction. Ces pratiques qui fonctionnent sur la déconstruction mais qui sont admises et téléguidées par la société, peuvent aussi servir de soupape pour délivrer d’une partie de la tension sociale entre les différentes classes. Mais en tant que tel, un acte  »déconstruit » (bon c’est pas joli mais j’espère que vous voyez l’idée) ne remet pas forcément en cause la construction de la société, c’est un simple jeu sur les codes.

La déconstruction donc, n’engage nullement la subversion.

Mais alors qu’est-ce que la subversion ? Et bien en allant directement à l’étymologie latine (moi qui n’ait jamais apprécié le latin, ça me fait une belle jambe), c’est la tentative de mettre en danger une institution, ici donc de mettre à mal des normes sociétales. Dans cette tentative, une phase de déconstruction est certainement nécessaire, ne serait-ce que parce qu’il faut à un moment réfléchir à la forme que prend la société pour se maintenir à un endroit, ce n’est qu’ensuite qu’on peut la mettre en défaut. La subversion néanmoins ne saurait être qu’un exercice de pensée, elle doit se traduire en acte – d’après mes souvenirs, les révolutions ne sont pas arrivées parce que quelqu’un y a pensé très fort.

La subversion se doit donc d’abord de frapper un pilier de l’ordre établi, il est nécessaire de déstabiliser, on ne fait pas de la subversion en étant friendly malheureusement. Et donc par exemple lorsqu’il est nécessaire de mettre à jour, de dénoncer et de tenter de faire disparaître des privilèges, cela ne peut pas être fait sans mettre en cause les privilégiés.

Cet article ressemblera sans doute à une querelle linguistique sur la définition de certaines pratiques, néanmoins il n’est je pense pas inintéressant de montrer que pointer du doigt et jouer avec les codes de la société ne revient pas à la mettre en danger et à la dénoncer, la société s’acquitte très bien de ses trublion-ne-s. Pour donner dans l’exemple, lorsque des hommes connus mettent des talons pour mettre à jour les contraintes qu’ont les femmes à se déplacer dans l’espace urbain et pour se l’approprier, cela n’a pas tout à fait la même charge que lorsque 250 féministes cagoulées (ou pas d’ailleurs) descendent de nuit dans la rue pour inscrire, ne serait-ce que pendant un instant, leur marque dans un univers nocturne, qui est encore pensé largement comme appartenant aux hommes.

Pour moi, la déconstruction est un peu le stade infantile de la subversion. J’ai toujours trouvé l’affirmation d’être déconstruit comme une sorte de pis-aller, quel intérêt si ce n’est pour aller plus loin ? Le travestissement par exemple existe depuis des millénaires, en tant que tel il n’a jamais rien mis en danger. Être  »déviant-e » ou  »déconstruit-e » n’a je pense qu’une valeur toute relative qui ne remet certainement pas en cause ni ne dénonce les codes de la société, c’est au pire faire de normes oppressives un matériel de jeu. Lorsque cela vient de personnes politiquement conscientes et engagées, cela peut être particulièrement crispant.

J’ai l’impression d’écrire cela en laissant beaucoup de zones d’ombres et de non-dits, en espérant que les vécus particuliers rempliront les blancs. En attendant une suite…