Réflexions sur l’antispécisme et comparaisons avec le féminisme

Plus le temps passe et plus je me retrouve incapable de trouver des titres funky ou ne serait-ce que réellement engageant… Plus sérieusement, je voulais développer ici quelques points qui me tracasse vis-à-vis de l’antispécisme et du concept de  »végéphobie ». Il s’agit ici moins de casser des briques sur les végan-e-s et les antispécistes que de pointer ce que je trouve être des problèmes et peut-être des failles dans la  »ligne politique » (pour faire bien ronflant) de ces militantismes. Ces réflexions peuvent aussi être appliquées à d’autres luttes, évidemment.

Pour situer tout ça, en tant qu’homme impliqué dans des luttes féministes (et non, du coup, je ne dirai pas  »homme féministe » ou  »homme pro-féministe »), j’ai toujours dû réfléchir à ma place en tant que membre de la classe oppressive présent dans des combats qui ne sont pas conduits pour moi. Il me faut donc faire attention à ce que je dit vis-à-vis du mouvement qui, si j’en suis j’espère un allié objectif, ne vise pas à l’amélioration de ma condition. Je participe à ce mouvement mais jamais au grand jamais il ne sera réellement le mien. En tant qu’homme  »allié du féminisme », il est pour moi normal de ne pas attendre des remerciements et aussi comprendre que, parce que je ne suis pas membre de la classe opprimée (et en parallèle parce que je suis membre de la classe oppressive), ce combat me sera toujours un peu étranger. Ma présence est au mieux appréciée, mais elle n’est jamais nécessaire. Je ne débite pas cette prose pour me plaindre que décidément c’est trop dur d’être un mec féministe, mais plutôt que c’est une place étrange et qu’il vaut mieux y réfléchir sérieusement avant de faire des bêtises dommageables (bêtises qui peuvent conduire à rejoindre ou devenir un groupe masculiniste ; ce qui serait douloureusement ironique quand même). Bref, pour pouvoir servir à quelque chose, il faut souvent dans un contexte militant, savoir se taire et savoir tourner un bon nombre de fois sa langue dans sa bouche. Ce qui est reproché aux militants engagés dans la lutte féministe, c’est aussi par exemple de mecspliquer et de manière générale, de prendre de la place dans le mouvement, d’invisibiliser les militantes alors qu’ils font partie de la classe oppressive et cela tout en prétendant venir aider. Bref, tout ça pour dire, que faire partie de la classe oppressive et vouloir aider un mouvement qui lutte contre notre propre classe, c’est souvent marcher sur la corde raide, du moins si l’on est un tout petit peu honnête avec soi même et avec ses camarades – que si l’on ne fait pas gaffe alors qu’on est sincère, on risque simplement de se faire légitimement éjecter fissa.

Je blablate mais je n’ai toujours pas parlé d’antispécisme, néanmoins vous voyez peut-être où je suis en train d’en venir. Je veux signifier que les antispécistes, aussi antispécistes soient-iels, aussi pur-e-s qu’iels veulent être, font tout de même partie de la classe oppressive de la lutte à laquelle iels prennent part. Cela paraît idiot à dire, mais il va aussi de soi que les antispécistes prennent toute la place dans cette lutte : on entend qu’elleux. Vous allez bien sûr me dire, c’est normal, les animaux ne parlent pas et si ils ont des formes de langage et/ou des manières de se faire comprendre, c’est quand même pas la panacée ; Loin de moi l’idée de réfuter cela et de d’utiliser ce fait pour faire mon gros malin. Néanmoins la place du militant faisant partie de la classe oppressive, problématique abondamment discutée dans les luttes féministe et antiraciste par exemple, me semble être absente de la lutte antispéciste (mais c’est peut-être moi qui n’aie pas assez bien regardé hein…). Si cela est vrai, on peut bien sûr l’imputer au fait que le seul vivier de militant-e-s organisé-e-s est plus au moins fatalement humain, on ne peut pas vraiment y échapper. On notera aussi en rappel avec l’article précédent que, dans la lutte anti-spéciste, les opprimés ne peuvent pas rappeler leur place aux militant-e-s de la classe oppressive.

Ce qui me chagrine encore avec la lutte antispéciste, c’est comparativement avec ma propre expérience au sein du mouvement féministe. Dans cette dernière, le travail d’explication des problématiques ne serait jamais laissé intégralement aux hommes. Au mieux, les hommes peuvent être utiles pour montrer une autre facette du mouvement à d’autres hommes non impliqués. Cela permet de parler de ces sujets d’oppression  »d’homme à homme » parce qu’on sait bien que ces derniers sont encore considérés comme des figures rationnelles là où les féministes sont vues comme ‘hystériques’. Autre chose, qu’un homme discute du vécu des femmes est généralement très très mal vu dans le milieu féministe, que cela soit le fait d’un allié ou pas. Du coup, quand je renvoie cela à la lutte antispéciste, cela donnerait des hommes qui expliqueraient à d’autres hommes la vie et l’expérience de femmes et pourquoi il faudrait qu’ils se mettent tous à faire quelque chose de leur côté…

Évidemment, cette analogie est très faussée parce que l’oppression patriarcale et celle spéciste sont très différentes, leurs aboutissements aussi, les comparer et les mettre côte à côte relève un peu de la manipulation. Néanmoins lorsque j’essaie de tracer des parallèles avec une certaine lutte, je le fais nécessairement en partant de celle que je connais le mieux.

Bref, voilà une des choses qui me perturbe dans la lutte antispéciste. Au final, ce sont les gens de la classe oppressive qui disent ce que ressentent les opprimés (bon sur le fait de tuer/torturer les animaux, l’expérience particulière est moins nécessaire, pas compliqué de voir que c’est pas bien), qui disent comment lutter contre la domination, qui décident quels comportements sont bons ou pas, etc. Autres exemples, dans la lutte anticapitaliste, la bourgeoisie, petite comme grande a toujours eu une place parmi les penseurs et les activistes, tandis que dans les lutte antiraciste et féministe, la participation d’allié-e-s venant de la classe dominante a toujours été saluée mais vue avec circonspection.
La lutte antispéciste est en fait la seule qui soit menée de bout en bout par les oppresseur-se-s…

Sur la question de la végéphobie maintenant…
La ligne est globalement la même que précédemment. La végéphobie ici mise en avant (je sais même pas vraiment si c’est l’interprétation classique, je ne fais que le supposer), c’est donc une discrimination et/ou un rejet de personnes véganes ; une discrimination en fonction du régime absorbé (et des implications politiques) en quelque sorte.
Qu’est-ce qui me tracasse dans cette appellation ? Tout d’abord, pour moi, le véganisme et le concept de végéphobie qui en est issu sont éminemment politiques. C’est littéralement un choix politique que d’être végan, en ce sens c’est se relier à l’idée d’antispécisme à défaut de lutter directement. Ainsi je crois pouvoir dire sans me tromper qu’une personne devient ou se dit végane par un processus de réflexion qui est politique. Pour simplifier on peut donc dire qu’on choisit d’être végan, c’est un choix de ligne politique devant des inégalités et des discriminations. A ce sujet, être végan, comme tout choix politique est très différent d’autres discriminations et surtout des trois  »principales » que sont la discrimination de race, celle de classe et celle de sexe, car celles-ci contiennent des données qui ne dépendent pas de la personne discriminée. On ne décide pas d’être femme, racisé-e ou prolétaire, contrairement au véganisme qui tient du caractère politique.
Dans cette ligne, on remarquera donc que le concept de végéphobie est particulier justement parce qu’il est énoncé. On n’a jamais entendu parler de  »communisto-phobie »,  »droito-phobie », etc. quand bien même des discriminations en fonction de la ligne politique existent. Je ne sais d’où vient l’idée de nommer cette discrimination politique là, mais je le trouve singulier. Encore une fois, cette prose a plus pour but de souligner une particularité que de la dénoncer.

Autre chose qui me perturbe dans la ligne du discours sur l’antispécisme des premiers paragraphes. Être végan ce serait donc mettre en pratique le concept d’antispécisme (pas d’analogies avec  »le féminisme c’est la théorie et le lesbianisme la pratique » merci…). Je pense que la plupart des végan-e-s le sont devenu-e-s par souci d’antispécisme. Cela me paraît absurde de concilier le fait de ne pas manger de produit venant d’animaux mais en parallèle de trouver ok le traitement des animaux dans le monde actuel (à la limite l’inverse me paraît plus probable). Les végans sont donc des personnes antispécistes conscientes du caractère oppressif de l’exploitation animale.
On en arrive donc à une situation où des oppresseur-se-s, luttant de manière hégémonique pour les droits d’opprimés, réclament de considérer comme discriminatoire le fait qu’on s’attaque à elleux sur les bases de leur engagement politique. Je ne vais certainement pas faire ici un rapprochement avec le  »racisme anti-blancs » et avec la  »misandrie » parce que je sais que ce n’est absolument pas comparable et certainement pas justifié par les mêmes stratégies, mais je trouve que c’est questionnant malgré tout.
Je n’arrive pas à trouver de luttes où cette situation puisse s’appliquer sans que cela crée de gros problèmes internes, mais parce que dans la lutte antispéciste, l’opprimé n’a presque aucunes possibilités de lutter seul et surtout de communiquer seul, cela devient possible d’avoir crée et nommé une discrimination envers un  »oppresseur-allié » par un tiers (certainement lui aussi oppresseur par ailleurs).
Je vois bien que la spécificité de la condition de l’opprimé rend cela  »possible », mais cela continue de me rendre perplexe et de me paraître déplacé, en particulier lorsqu’on dit que la végéphobie au delà de l’attaque sur le/a militant-e est une attaque cachée envers les animaux, puisque j’ai l’impression que cela renforce mon argument (c’est à dire que devant une attaque envers l’opprimé, c’est un-e oppresseur-se tiers qui émet des plaintes et attire l’attention sur lui/elle).

Bref, tout ça pour dire que les questions de place des oppresseur-se-s dans les luttes militantes deviennent je trouve très complexes dans la lutte antispéciste. Je ne veux pas développer ceci pour taper sur les végans ou autres, mais pour montrer qu’une position n’est tenable que dans un certain contexte militant. J’ai souvent vu des comparatifs entre le féminisme et véganisme ou colonialisme et véganisme. Pourtant, jamais (encore) je n’ai lu d’introspection sur le rôle des militant-e-s qui appartiennent, qu’iels le veuillent ou non, à la classe oppressive. Peut-être que cela existe et que je n’ai pas eu la chance d’en lire (et c’est pour ça que les commentaires existent).
Toutefois, il est parfois intéressant de comparer sa position d’allié-e dans une lutte vis-à-vis d’autres, ne serait-ce que pour chercher des pistes sur sa propre manière de militer.

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