Ordres et Harmonie…

En lisant sur la société occidentale médiévale, il m’est logiquement souvent arrivé de lire des choses sur les trois Ordres ne serait-ce que pour introduire ce concept important en particulier à partir de l’an mil.

Les trois Ordres, pour rappel, sont constitués de manière hiérarchique en valeur par le Clergé, la Noblesse et le Tiers. Ils reprennent l’idée de la tri-fonctionnalité (cf G. Dumézil), soit « ceux qui prient », « ceux qui combattent », « ceux qui travaillent ». En suivant ce schéma de séparation de la société, on aurait ainsi un modèle harmonieux, où chacun des ordres profitent des bienfaits des deux autres tout en étant dispensaires eux-mêmes d’une sorte de bienfait. On échange donc protection, travail (manuel avant tout) et travail spirituel, œuvres de salut.

Ce qui me pose de gros problèmes, c’est qu’un tout petit aperçu des sociétés médiévales occidentales montrent que ce schéma est complètement mensonger. Ce n’est pas très étonnant, il est le fruit conceptuel d’un seul ordre (le clergé) et le résultat matériel d’une certaine classe (la noblesse). Que les gens d’une époque tordent la vérité pour l’adapter à leur vision politique, c’est disons chose normale. Que les promoteurs de cette séparation sociétale que sont les évêques Gérard de Cambrai et Adalbéron de Laon soient orientés, ce n’est ni étonnant, ni réellement problématique en soi : chacun est libre de poursuivre son agenda politique. Le principal souci, c’est lorsque cette tri-répartition est décrite pour expliquer l’état d’esprit de la société mais jamais remis en cause par une simple application de bon sens.

Sans virer dans une interprétation trop marxisante, que je doute pouvoir maîtriser jusqu’au bout d’ailleurs, mais en reprenant le concept de classe, on peut vite fait voir qu’il n’y a globalement au moyen-âge certes pas trois ordres mais deux classes (la montée de la bourgeoisie urbaine chamboulera cela). Les deux classes étaient logiquement la noblesse et les roturiers.

Le clergé a toujours été séparé entre deux groupes, les petits clercs et les prélats et surprise, les seconds appartiennent pour ainsi dire toujours à la noblesse, tandis que les premiers proviennent de la roture. Ainsi, le clergé reproduit en son sein la dichotomie noblesse / tiers-état.

Il est particulièrement significatif de voir que si le clergé et la noblesse sont souvent désignés comme tels, la roture est plus souvent nommés justement « tiers-état »… ce qui reste lorsqu’on a enlevé ceux qui compte pour ainsi dire (artisans, journaliers, etc aucune unité). La roture existe par définition négative, c’est « ceux qui ne sont pas », ceux qui ne possèdent pas de « qualités », exactement comme les autres grandes groupes dominés dans les sociétés passées et présentes.

Prenons quelques exemples pour montrer, au-delà de la fausseté de la pertinence du Clergé comme entité séparée, pourquoi cette tri-fonctionnalité ne tenait pas. Pour commencer, la plupart des armées du moyen-âge n’était pas composé de nobles, mais d’hommes d’armes roturiers (espérant parfois par là être anoblis d’ailleurs). Si les nobles et surtout la chevalerie montée reste le cœur de chaque armée occidentale pendant le Moyen-Âge, le gros des troupes est composé de professionnels recrutés dans les classes moyennes du Tiers. L’appellation de « ceux qui combattent » est donc totalement galvaudée par la noblesse, car même si c’est ce qui la définit (c’est son premier but), elle n’est absolument pas la seule à exercer la violence. C’est la roture qui majoritairement souffre des guerres et paye le prix du sang, tant dans les armées que dans les populations civiles, mais seule la noblesse en tire une reconnaissance sociale.

Autre et dernier point. Les trois ordres sont souvent présentés comme un modèle harmonieux, qui fonctionnent lorsque tout le monde reste dans son attribution. C’est tout bonnement faux et parfaitement hypocrite. On peut être sûr que pour les nobles qui étaient responsable de la transmission de l’histoire en bonne partie, cette organisation était bonne et pour cause, c’est eux qui en tiraient tous les profits. Que les nobles et le haut clergé nous disent que les trois ordres sont harmonieux n’est pas surprenant, mais il seraient absurde de les croire. La société médiévale tardive n’était pas harmonieuse, elle était profondément inégalitaire, superstitieuse, coercitive. A bien des égards le modèle « barbare » du Haut Moyen-Âge était plus égalitaire. Mais il est révoltant de voir qu’on nous informe sur le modèle des trois Ordres de la société, sans préciser et montrer que cette répartition des rôles étaient non seulement fausse mais aussi qu’elle était profondément inégalitaire. Il ne s’agit pas par là de juger les gens du Moyen-Âge (qui sont morts depuis bien trop longtemps pour que ça compte ou serve à quelques choses), il s’agit simplement de ne pas prendre pour dit les manières dont une société se représentait, parce que bien souvent, elle se représente de la manière dont les privilégiés le souhaitent.

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