Il ne s’agit pas de nous !

Une attitude particulièrement exaspérante chez les hommes intéressés (ou pas d’ailleurs) aux questions sur l’égalité hommes/femmes, c’est celle qui consiste à demander aux féministes : ce qu’elles pensent de nous, ce qu’elles pensent de cette situation bien embêtante pour les hommes dans cette société de rôles genrés, ce qu’il faut faire… Donc on va juste se dire une chose à propos du féminisme :

 

Il ne s’agit pas de nous ! (c.a.d. « nous les hommes »)

 

Le féminisme a vocation à combattre les représentations genrées et à lutter contre le Patriarcat. C’est tout à fait vrai qu’il y a certains de ces rôles genrés qui sont néfastes aux hommes (ne pas exprimer ses sentiments, être fort en toute circonstance, afficher sa virilité et rire de son manque chez les autres). Mais… Pourquoi serait-ce aux féministes de s’occuper de cela ? Parce que, en attendant, les féministes s’occupent des femmes, celles qui sont, en ce moment, opprimées par une domination systémique et je pense pas me tromper en disant que ça leur prend du temps… Si les rôles genrés masculins sont si oppressifs, pourquoi ce serait aux particulièrement féministes de lutter contre eux. C’est plutôt à ceux qui se disent opprimés de lutter contre. Donc par exemple, le temps que vous prenez (vous resquilleurs du féminisme) pour demander aux féministes de s’occuper du viol des hommes par les hommes, c’est du temps que vous perdez à ne pas sensibiliser vos camarades là dessus. C’est du temps que vous perdez à ne pas vous informez sur les mécanismes du viol en général, de l’homophobie et de la virilité agressive. C’est du temps que vous perdez tout simplement, parce que 80 % des victimes de viols sont des femmes et les féministes n’ont pas de temps à vous consacrer, elle le dépense pour leurs sœurs.

 

Les féministes n’ont pas pour vocation de parler d’abord des hommes. Oh bien sûr étant donné que nous vivons dans une société genrée de manière binaire, ils risquent bien d’arriver sur le tapis à un moment, mais je doute que ce soit pour chanter leurs louanges… Les féministes n’ont pas pour travail de parler à 50/50 sous prétexte de parité: vous accuseriez les Black Panthers de ne pas parler assez des minorités asiatiques vous ? Non, les minorités asiatiques se débrouillent elles-mêmes avec leurs propres problèmes et les Black Panthers sont déjà débordés ! C’est « pareil » avec les féministes, si vous êtes vraiment dans leur camp, vraiment soucieux de l’égalité, vous n’avez pas à leur faire perdre du temps pour qu’elles prennent en considération vos propres soucis. Travaillez dessus, lancez des idées, des actions, des initiatives et alors elles pourront vous soutenir, vous donnez coups de mains et des conseils, mais c’est quand même pas à elles de mettre à bas l’intégralité de la société patriarcale pendant que les hommes anti-sexistes regardent faire, avec les doigts de pied en éventail !

 

De plus il ne faudrait pas oublier un truc, en tant qu’hommes, c’est que le féminisme est pas là pour nous faire de cadeaux ! Nous avons été socialisés de manière plus ou moins masculine, nous avons plus ou moins des réflexes d’oppresseurs. C’est à nous de faire du travail là dessus, pour être digne d’être un allié fiable et sûr, pas à elles de nous dire que c’est merveilleux quand même qu’on s’intéresse à leurs luttes ! Il y a une tournure de phrase que je trouve assez dangereuse, c’est celle de dire que le féminisme peut et va « nous apporter quelque chose » en tant qu’homme. Sauf que le gros morceau en tant qu’homme pro-féministe, c’est d’accepter que nous avons des privilèges et des attitudes de dominants et de s’en défaire, de tendre vers ce que Francis Dupuis-Déri appelle le disempowerment. Il ne faut pas se leurrer, la montée du féminisme conduira inévitablement à une perte de confort pour les hommes, il faudra qu’ils régulent leurs attitudes dans la rue, qu’ils s’occupent réellement équitablement des taches domestiques, etc. Il est vrai qu’à certains endroits, la lutte anti-sexiste nous sera bénéfique, comme elle sera pour toutes et tous : parce qu’elle permet d’arriver à des rapports humains et égalitaires avant d’être des rapports genrés teintés d’oppression et de compétition. Ce que nous avons à gagner, c’est une sérénité et la possibilité d’être vu comme des gens sûrs par nos amies, de pouvoir vraiment compter au-delà des conceptions « masculines » et « féministes ». Mais disons le nous, il faudra perdre avant de gagner.

 

Il est pour moi très dangereux de chercher à « améliorer sa situation d’homme » par le féminisme. N’oublions pas que nous faisons partie de la classe oppressante; qu’est ce que cela veut dire qu’améliorer sa situation dans ce cadre là ? Ce qu’il faut, c’est se rendre compte de ses privilèges, les mettre en question et finir par les abandonner ou les mitiger autant que ce la se peut. Alors seulement on pourra avancer, ayant déconstruit quelque chose, vers une reconstruction plus juste et non sexiste.Et pour cela, il est nécessaire de faire la route en partie seul, de s’informer, de travailler sur soi, de faire ses propres recherches, quitte à demander à une camarade féministe si l’on va dans la bonne direction. Je les crois assez vigilantes pour repérer un homme anti-sexiste tenté par le masculinisme (parce que dieu sait qu’il y en a…) pour réussir à l’en éloigner. Il faut toujours faire un premier pas (oui je sais c’est encore aux mecs de faire le premier pas !) pour mériter sa place dans la lutte féministe. Rappelons nous en effet que si nous pouvons y apporter quelques choses, le Féminisme, c’est avant tout des femmes qui luttent pour leurs droits à elles, pour rattraper l’écart creuser par la société patriarcale. Ce que nous nous pouvons faire, c’est les aider en abaissant de notre côté l’influence de la dite société, mais ne faisons surtout pas l’erreur de croire que nous sommes indispensables !

 

Au contraire, rendons nous dignes de lutter aux côtés de nos camarades pour rendre meilleur la situation de toutes les femmes.

Sur la non-mixité féministe militante

Si vous êtes un homme et que vous avez fait partie de groupes militants un peu radicaux, voilà une problématique à laquelle vous avez sans doute déjà été confronté. Comme c’est mon cas, je vais essayer d’en dire quelque chose de pertinent, car je sais que presque tous les moments et endroits où ça été mis en place, ça a posé problème (et là je veux dire les mecs militants ont posé problème).

(Précisons déjà qu’il ne sera pas question de transsexualisme, non pas que ce soit inintéressant, mais l’accueil ou non des transsexuel-les (qu’iels soient MtF ou FtM) dépend largement des cas spécifiques, ce qui compte ici c’est surtout ceux qui ne peuvent jamais participer à ces réunions non-mixtes, c’est à dire les hommes (regardez on parle de nous !))

Il est en quelques sortes amusant de voir, que parce que ce sujet tend à contrecarrer une des bases mêmes de la société (la mixité de genre), il est souvent reçu avec des réactions pouvant aller de la moue rageuse jusqu’au franchement violent. C’est aussi un excellent moment pour voir ce qu’il en est vraiment de l’engagement des hommes qui se disent féministes, pro-féministes ou termes similaires ; c’est parallèlement un instant pour essayer de sensibiliser plus fortement des camarades hommes, sinon peu intéressés à ces questions d’anti-sexisme, féminisme, lutte anti-patriarcale, etc. (mais dont vous pouvez être sûr qu’ils auront un avis sur la non-mixité femmes quand même).

Mais tout d’abord, qu’est ce qu’on en pense de cette non-mixité femmes ? Eh bien pour faire très simple, je crois personnellement que c’est un outil extrêmement important pour les féministes et que si ces dernières veulent mettre en place une réunion en non-mixité, ma foi les hommes, y compris les camarades ne devraient même pas ouvrir leur gueule là dessus, point

Si la lutte se fait vraiment par les opprimées, pour les opprimées, selon les moyens des opprimées, alors la non-mixité ne devraient même pas être un sujet qui doive se discuter.

Une des attitudes très communes et très révélatrices des hommes, c’est de juger que ces réunions sont organisées pour exclure les hommes. Se dire ça, c’est partir du principe que les féministes font des trucs spécifiquement pour embêter les hommes. Et bien figurez-vous que non, ces espaces sont bien fait avant tout pour les femmes et pas contre les hommes. N’oublions pas qu’il ne s’agit que d’un moment ponctuel, ou d’un lieu précis. Lorsque les féministes réclament des espaces non-mixtes, ce n’est pas pour se couper définitivement des hommes hein, c’est juste que l’oppression patriarcale étant une des rares oppressions induisant le fait que l’oppresseur et l’opprimée se côtoient presque tout le temps, il est nécessaire pour elles de créer des lieux ou des moments où cette oppression là sera absente (après il reste classe et couleur de peau rassurez vous…). Se dire que c’est pour exclure les hommes, c’est rapporter l’oppression sexiste sur sa propre situation masculine, c’est encore une fois, voir la situation exclusivement selon son propre point de vue de dominant ; comme si les femmes et les féministes ne faisaient rien qui n’avait de rapport avec les hommes. Il ne s’agit pas de nous ! Il est question pour elles de redéfinir l’espace public comme un espace plus safe. Penser qu’il est encore question des hommes, c’est jouer son rôle de dominant, pensant que toutes situations se rapportent inévitablement à lui, que rien ne se fait ici-bas sans qu’un homme ait à fourré son nez dedans.

Se croire opprimé par les féministes parce qu’elles organisent des moments non-mixtes, c’est clairement jouer le jeu de l’anti-féminisme et nier la réalité oppressive de classe qui est induite par le Patriarcat. Les femmes n’oppressent pas les hommes de manière systémique et la non-mixité n’a pas pour but d’embêter les hommes. C’est aussi dire qu’au final, d’accord, le féminisme c’est bien, mais qu’il faut qu’elles utilisent des moyens que les hommes approuvent. Encore une fois, l’oppresseur joue bien son rôle, c’est à dire qu’il limite l’opprimée dans ses choix et ses possibilités. Je me permets de penser que si les féministes ne faisaient que des actions « men-friendly » c’est pas un mouvement qui irait bien loin (à quand la lutte des classes « medef-friendly » ?).

Si vous êtes un vrai pro-féministe, que la lutte contre le Patriarcat vous tiens réellement à cœur, que vous êtes réellement empathique vis à vis de la souffrance des femmes, alors c’est votre devoir non seulement de résister aux sirènes patriarcales et d’intenter un procès de misandrie aux féministes, elles qui oseraient tenté de mener les luttes selon leurs propres volontés, mais en plus vous devriez supporter ces initiatives, quitte même à proposer à côté des groupes non-mixtes masculins (mais ça c’est une autre problématique).

Ce que révèle l’opposition des hommes militants aux réunions non-mixtes, c’est finalement qu’ils sont tous anti-sexistes et féministes quand ça ne les affecte pas et que ça ne remet pas en cause leur confort. Mais dès lors qu’on leur dit qu’ils ne pourront pas participer à ça, qu’ils ne sont plus les bienvenus ici, c’est le branle-bas réactionnaire à la sauce de « et ma liberté », « mais moi je suis gentil (sob) », « misandrie castratrice ! » et j’en passe. Mais dites vous cela : vous êtes pour la liberté, mais c’est pas vous qui subissez les rappels sexistes dans les lieux militants ; vous êtes gentil et féminist-friendly sauf lorsqu’elles remettent en cause vos privilèges ? (du coup vous êtes pro-féministes quand ?) ; c’est de l’horrible misandrie, mais combien de réunions sont composés de fait exclusivement d’hommes, combien de tours de parole sont-ils accaparées par les hommes ?

C’est pour cela qu’il est encore et toujours question de privilège. L’espace publique est façonné par et pour les hommes, les femmes y sont, comme ailleurs pensées des subalternes. Dans la rue comme dans les espaces militants, les femmes subissent le harcèlement masculin, le regard inquisiteur des hommes, la potentielle violence sexiste qui n’élèvera à peine un sourcil chez les camarades mecs. La non-mixité, c’est un outil parmi d’autres pour faire éclater cette bulle oppressive et pour créer un espace sûr pour les femmes : pour qu’elles puissent discuter sans avoir à réprimer le fait de dire des paroles violentes envers un camarade ou un ami, sans risquer qu’un mec minimise sa souffrance, sans risquer qu’un type accapare la parole ou les coupent intempestivement. Les espaces de non-mixité, c’est un moment qui existe pour montrer l’anormalité oppressive des instants de tous les jours.

C’est un outil primordial pour les femmes qui ne remet même pas en cause la mixité ordinaire. Si vous êtes réellement contre toutes les oppressions, alors en tant qu’homme, vous devez en profitez pour déconstruire ce privilège et et soutenir ces réunions sans juger de l’intention de celles qui l’organisent.

Et puis bon, lorsqu’une de vos copines organisent une « soirée-filles » et que vous pensez que ce sera ragots, tupperware et cie, ça pose rarement des problèmes, mais dès lors que c’est politique, c’est inadmissible ? Les réactions négatives aux réunions non-mixtes féministes montrent que finalement, déconstruire ses privilèges c’est pas si facile…

Plat d’entrée

Il faut toujours commencer de quelque part et histoire de ne pas renier ce que je suis, on commencer par quelque chose de bien académique : une bibliographie !
Ça à l’air bête comme à ça, mais comment peut on discourir sur le féminisme quand on y connait rien ? Et bien en lisant des ouvrages féministes pardi ! Mais quels ouvrages féministes, comment savoir quoi lire ? Voilà à ce propos une petite liste indicative, que vos bibliothèques, librairies et bibliothèques universitaires sont susceptibles de posséder :

  • Christine Delphy
    « Classer, dominer, qui sont les autres »
    « L’ennemi principal, tome 1&2, économie politique du patriarcat, penser le genre »
    « Un universalisme si particulier »
  • Monique Wittig, « La pensée straight »
  • Nicole-Claude Mathieu, « L’anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe »
  • Colette Guillaumin, « Sexe, race et pratique du pouvoir – l’idée de nature »
  • Léo Thiers-Vidal, « Rupture anarchiste et trahisons pro-féministes »
  • Benoîte Groult, « Ainsi soit-elle »
  • Marylène Lieber, « Genre, violences et espaces publics
  • Christine Bard, « le féminisme au delà des idées reçues »
  • Angela Davis, « Femmes, race et classe »

A noter que cette liste est une première ébauche et est largement à compléter en fonction des sujets d’intérêt. La plupart sont d’un niveau parfois assez costaud (Delphy, Mathieu), d’autres beaucoup plus accessibles (Groult). Si vous êtes un homme qui s’intéresse au féminisme et à la lutte anti-patriarcale, l’ouvrage de Thiers-Vidal est tout simplement indispensable, si vous êtes étudiants, il est peut-être possible de trouver l’ouvrage de Marylène Lieber, qui amène très sérieusement à changer ses comportements dans la rue vis à vis des femmes et qui donnent à voir comment la rue est-elle un lieu pensé au masculin. Je sais bien que tout cela fait très académique, très études secondaires et que nombre de personnes n’ont pas forcément le niveau pour lire ses livres de manière aussi aisée que des gens ayant fait des plus ou moins longues études (et il n’y a pas de mal à ça ! moi le premier, certains ouvrages féministes je bute dessus et j’y comprends rien). Néanmoins je pense qu’il est nécessaire de montrer que le Féminisme c’est pas juste des manifs marrantes (ou pas) dans les rues, c’est pas juste des slogans et des actions chocs, c’est aussi un gros travail de recherche, travail de très haut niveau s’il en faut. D’ailleurs ces deux univers ne sont pas incompatibles, parmi les neuf qui lancèrent l’action de l’Arc de Triomphe en 1970, une bonne partie était des futurs thésardes, qui avaient déjà un bagage d’articles scientifiques.

Pour toutes les questions d’intersectionnalité et de luttes plurielles, le livre d’Angela Davis est un classique très éclairant, en particulier lorsqu’on est un homme blanc, m’est avis.

De manière générale, sur les sujets divers, je ne peux que conseiller l’écoute de l’émission de radio féministe « Dégenrée », faite par des féministes de Grenoble et disponible sur le site radiorageuses.com

Sur ce Bonne Lectures…