Beyond the Pass

Je voulais écrire un bref bout sur quelque chose qui a déjà été largement discuté par des personnes certainement plus malignes que moi, plus pour clarifier et poser mes pensées que paraître all original. C’est-à-dire sur le mot (préfixe) cis-.

C’est forcément partial mais puisqu’il faut bien partir de quelque chose, je pars ici sur la définition qu’en fait Julia Serano dans  »Whipping Girl » (on pourra juger de la pertinence de cette phrase de Serano vis-à-vis d’autres définitions qui néanmoins lui ressemblent), pas parce que j’aime particulièrement Serano mais parce que c’est une écrivaine reconnue de ces questions. Les personnes dites cis- sont donc :

« [des] personnes qui ne sont pas transsexuelles et qui ont toujours connu leurs sexes physique et mental alignés »

Sans en faire plus, on pourrait remarquer que ce que Serano décrit ici, ce sont plutôt les personnes transsexuelles que cis- (alors dans ce cas pourquoi utiliser cette définition comme référence gros malin ?) et en fait c’est assez symptomatique de toutes les définitions qui se font plus par la négative que par l’affirmative – ce qui n’est qu’un des problèmes du terme.

La principale réelle limite du préfixe c’est, je pense, de sous-entendre que le préfixe renvoie à la même chose qu’il s’applique aux hommes ou aux femmes. Ceci est pour moi tout à fait malhonnête puisque dans le système Patriarcal dans lequel les gens vivent, être un homme ou être une femme n’est absolument pas équivalent d’un point de vue matériel et d’expériences. Être un cis-homme n’est pas du tout la même chose qu’être une cis-femme. Le préfixe cis- accomplit alors peu et masque plus qu’autre chose la place des unes et des autres. Si l’on veut garder le terme cis- comme une marque de catégorie oppressive, cela fait sens quand il est utilisé pour catégoriser des hommes, mais appliquer cela aux femmes, en ferait donc des dominantes dans le système de genre patriarcal ; cela me paraît tout simplement misogyne et anti-féministe. D’un point de vue de théorie anti-patriarcale, le terme cis- est impropre parce qu’il ne souligne pas la différence fondamentale dans le système de genre qu’il y a entre les hommes et les femmes et entre être l’un ou l’autre.

En plus de cela, affirmer que l’on reconnaît son sexe physique et son sexe mental (on pourra également discuter de la pertinence du terme « sexe mental » que, pour des raisons de simplification, l’on ramènera à une certaine définition du genre) comme alignés, en harmonie, sous-entend que la réalité physique, c’est-à-dire l’existence matérielle, et ses évolutions soient sur un pied d’égalité. Il ne s’agit bien sûr pas de compter des points imaginaires , mais je pense qu’il n’est pas exagéré de dire que la puberté féminine est par exemple une expérience bien plus forte et bouleversante que la puberté masculine (d’un point de vue à la fois physique et sociale). Dire que les personnes cis- vivent leur existence physique en accord avec leur psyché sexuelle masque le fait que ces deux éléments sont particulièrement bouleversés chez les jeunes filles et qu’il s’agit souvent d’une étape éprouvante de la vie. Ceci est globalement moins vrai chez les jeunes garçons (It’s the Patriarchy, stupid !), ce qui ne veut pas non plus dire que c’est une étape forcément aisée pour eux non plus. Que les femmes en particulier sont éduquées à détester leur corps remet largement en cause l’idée que « sexe mental et sexe physique sont alignés » de manière harmonieuse, cela cache que souvent cet alignement est une source de souffrance avant d’être une (hypothétique?) sources de privilèges. Les femmes souffrent dans leurs corps et dans leurs psyché de se savoir femmes et d’être reconnue comme telles.

Être genrée au féminin c’est être ségréguée, c’est faire partie d’une catégorie de la population spécifiquement visée, ce n’est pas quelque chose qui est revendiqué mais plutôt reconnue. Les femmes n’ont pas choisi de l’être mais ne peuvent pas non plus l’ignorer, reconnaître son statut est nécessaire en vue de lutter pour le salut de sa condition ou la disparition du dit statut, mais reconnaître ne veut pas dire valider. Le statut d’infériorité sociale qui pèse sur les femmes est subi, il est donc particulièrement troublant de constater que bien souvent, ce sont les femmes qui sont poussées à se reconnaître comme cis-, c’est-à-dire implicitement comme étant bénéficiaire ou complice du système patriarcal alors que ce sont les hommes qui profite de ce système. Ce sont les hommes qui ont décidé de ce qui est de genre féminin, de ce qui fait le genre femme. Le genre a été crée contre elle, comme catégorie oppressive.

Tout ceci a largement a trait avec le fait que le terme de cis- ne prend réellement sens que dans une vision identitaire du genre, bien que cette approche ne soit pas du tout universelle parmi les courants féministes. Ce terme est souvent utilisée de manière ordinaire alors que comme de nombreux autres, il est chargement politiquement à sa base, il n’est pas neutre parce qu’il prend racine dans une certaine forme de conception et d’utilisation du concept de genre. Ce terme est de fait quasi-impossible à implanter de manière fonctionnelle dans la pensée radicale qui envisage le genre comme une des bases du système patriarcal et pas comme une nature intime dont il est d’ailleurs malaisée de voir comment on peut y faire référence de manière matérielle et objective en dehors des stéréotypes de genre et sans verser dans l’essentialisme (ce que Serano ne parvient pas à faire, d’ailleurs).

What’s my name (but from ‘from here to eternity’)

Dans la plâtrée des sujets sur lesquels je me suis penché à un moment il y a eu ça, « Comment les hommes qui (pensent ?) participe(r) à la lutte anti-patriarcale devraient se nommer », dans le grand ordre des choses, ce n’est pas exactement de vif intérêt ni particulièrement intéressant en tant que tel, mais puisque je me rends compte que j’ai changé d’avis plusieurs fois à ce sujet et que c’est toujours bon de faire un état des lieux à un instant I, voilà quelques lignes pour sortir ça de la liste des choses à traiter.

En fait je peine à voir cette question comme autre chose qu’une bonne vieille réappropriation de lutte (linguistique). C’est donner l’impression que la manière dont les hommes doivent s’appeler est importante pour le Féminisme, ce qui n’est je pense absolument pas le cas (ceci n’est pas la même chose que de questionner le fait que des hommes utilisent le qualificatif de féministe à tout va, ou d’autres qualificatifs). (bah alors pourquoi t’écris ce texte tartempion ?). Pour faire simple, les hommes de bonne volonté devraient en fait ne rien s’appeler du tout. Si ce qui nous occupe c’est « vaut-il mieux se dire  »homme féministe » ou  »allié » ou  »pro-féministe »… ? » c’est que notre intérêt vis-à-vis du féminisme et la lutte patriarcale se résume alors à l’amélioration de notre propre confort intellectuel et à une tentative de se faire remarquer par des personnes auquel on devrait plutôt essayer d’apporter notre soutien. C’est être plus occupés à dire et à dire sur soi, qu’à faire et à faire contre eux ou pour elles.

Qu’un homme se dise Féministe est malvenu (puisque le Féminisme est une lutte des femmes pour leur libération et que les intérêts des hommes y sont contradictoires – en tant que membre de la classe dominante, ils ne devraient simplement pas pouvoir se nommer comme celles de la classe opprimée), Pro-Féministe hypocrite (parce que c’est souvent une preuve de réflexion sur l’inadéquation du terme ‘féministe’ qui n’a pourtant pas dépassé le besoin d’avoir sa niche langagière de dominant) et Allié problématique (puisque c’est imaginer que cela se réalise par une catégorie ou identité et pas par des actes concrets). En tant qu’homme qui se voudrait sincère dans son aide à la lutte féministe, se concentrer sur la recherche d’un mot qui décrive au mieux son engagement témoigne juste de la vacuité de sa réflexion et plutôt d’un désir de se créer une place reconnue et reconnaissable dans un mouvement que l’on devrait savoir n’être pas pour soi.

Ceci ne veut pas dire bien sûr que discuter des termes et du sens de mots  »féministe »,  »allié »,  »pro-féministe », etc. soit inintéressant ou inutile, loin de là, néanmoins chercher comment des non-opprimés devraient se qualifier est je pense globalement inutile pour tout le monde puisque la lutte ne leur est pas destinée. Se nommer et nommer les autres est déjà un exercice de dominants (cf C. Delphy, « Classer, Dominer »), nul besoin de renforcer cette tendance. Je me suis moi aussi poser la question comme tout bon allié putatif en manque de sincérité, mais de fait cela oscille souvent entre pauvreté des enjeux réels et décentrage plus nuisible qu’autre chose. La seule position qui tienne est l’absence de dénomination par refus de mise en avant.

Régence des Sorcières

Cet article a pour double but de donner une  »rapide » vision d’ensemble du phénomène de la chasse aux sorcières en Europe moderne ainsi que d’adresser un point qui pour le cas spécifique de la France n’a semble-t-il été que très rarement mis en valeur (en tout cas je ne l’ai pas vu dans la production scientifique que j’ai lu). Tout ceci se base en grande partie sur l’œuvre de Robert Muchembled.

Je pense qu’il est important de noter en préalable que le ton va (malheureusement ?) être assez académique. Ce bêtement pour deux raisons : mes sources le sont et je m’en inspire largement ensuite tout ceci se base en bonne partie sur des travaux que j’avais moi-même fait à l’université. Je sais que cela peut-être rebutant et j’aimerais sans doute pouvoir faire autrement, mais voilà, socialisation quand tu nous tiens…

Tour d’horizon général

La chasse aux sorcières et les sorcières elles-mêmes correspondent à un phénomène européen qui a depuis longtemps intéressé les historien-ne-s, puisque au moins dès Michelet (milieu du 19e siècle) des analyses leur sont consacrées. Tout d’abord, quelques points thématiques d’ensemble vis à vis de ce sujet.

Contrairement à l’idée toujours très répandue dans la culture populaire, la chasse aux sorcières bien que pensée comme  »moyenâgeuse » n’a pas eu lieu durant l’époque médiévale mais durant l’époque moderne (c’est-à-dire grosso modo fin du 15e siècle jusqu’à la fin du 18e siècle). Elle prend pleinement appui dans les pensées de la fin de la Renaissance et prend son essor répressif principalement à la fin du 16e siècle. En tant que telle, sa durée est bien sûr très large parce qu’elle apparaît plus tôt dans certaines régions et continue encore tard dans d’autres mais pour faire simple, la période la plus intense de la chasse se trouve durant un siècle qui va de 1550 jusqu’à 1650 avec une activité plus importante au tournant du 16e siècle. Toute théorie du Long Moyen-Âge mise à part, la chasse aux sorcières a donc eu lieu dans la période de la Renaissance, que l’on nomme et décrit généralement comme  »humaniste » (oui oui ça fait mal à la pensée collective), et donc après la période féodale et plutôt au début de l’avènement de l’État moderne.

Ce moment comme bien souvent en histoire est à propos, puisqu’il s’agit d’une suite de conflits religieux et politiques (il s’agit de toute façon de la même chose). Pour faire un tour d’horizon européen de la question, en 1517, Martin Luther publiant ses 95 thèses marque le début de la Réforme protestante et par ses succès le début de la contre-réforme catholique, ceci, à bien des endroits, scinde l’Europe en deux. Les conflits religieux ont lieu bien sûr en France et en Angleterre ; en Allemagne (qui n’est pas encore l’Allemagne mais que l’on appellera ainsi par facilité), les tensions sont également présentes bien que peut-être plus diffuses. L’Espagne, elle, est impliquée dans la guerre d’indépendance des futurs Pays-Bas (à ce moment là les Provinces-Unies) qui oppose une monarchie catholique à une république protestante. Les conflits politico-religieux sont intenses et très meurtriers. À la fin de la période qui nous occupe, la guerre de Trente Ans éclate (1619-1649), guerre qui est de nos jours plutôt oubliée mais qui est largement considérée par les historiens comme étant la première guerre mondiale (1914-1945 étant appelée en retour la deuxième guerre de Trente Ans). La situation du moment est donc à la guerre sous influence religieuse.

Vers la moitié du 16e siècle a lieu le Concile de Trente qui lance la contre-réforme, c’est-à-dire la réaction catholique à la réforme protestante, c’est une réaction en bien des points violente et elle est très certainement, bien qu’indirectement, un élément important pour expliquer pourquoi la chasse aux sorcières se développe à la fin du 16e siècle.

La répression des sorcières s’inscrit dans un cadre de violence généralisée, violence politique, violence étatique, violence religieuse. Elle n’est qu’un élément spécifique (mais saillant) d’un contexte global qui prête à l’acte violent.

Et donc non la chasse aux sorcières c’est pas un truc du Moyen-Âge !

Durant cette période donc qui est la sorcière ? Tout d’abord, il y a une raison statistique à la féminisation du terme, puisque en général, les victimes des procès sont, toutes régions confondues, environ 80 % de femmes. Ce ciblage genré ne se retrouve pourtant pas de tout temps et est bien spécifique à la période moderne. En effet, à la toute fin du Moyen-Âge (fin du 14e, début 15e) il y a bien des traces de jugements pour sorcellerie, ainsi que pour Vaudoiserie (c’est à dire une forme d’hérésie spécifique que l’on confond juridiquement avec la sorcellerie). De ces jugements on peut néanmoins dire deux choses, c’est que leur nombre étant très largement inférieur à ceux des siècles qui suivent et que le pourcentage des hommes condamnés étaient bien plus importants, les deux sexes étant globalement à  »égalité » de ce point de vue. A l’époque moderne toutefois les femmes sont accusées de sorcellerie en bien plus grand nombre que les hommes et même si ces derniers sont généralement plus durement jugés, les femmes sont largement plus suspectées et arrêtées pour simples soupçons de sorcellerie (environ 6 à 7 fois plus). Les enfants sont également visé-e-s, mais les données genrées manquent un peu à cet égard, on notera que les seules petites filles (moins de 14 ans) ont été plus condamnées que les hommes adultes. Les femmes et jeunes filles sont donc les cibles privilégiées de la répression, ceci concorde bien avec la pensée du temps.

En effet, à partir de la fin du 15e siècle et tout au long du 16e (et bien après), la philosophie et surtout le droit européen devient de plus en plus misogyne, les femmes perdant peu à peu de nombreux droits, en particulier ceux issus des vieilles traditions dites barbares (qui remontaient au début du Moyen-Âge). La naissance progressive des États modernes a eu tendance à restreindre de plus en plus les droits des femmes et bien que les traditions locales les incluent toujours largement, une puissante dynamique misogyne est à l’œuvre depuis au moins le début du 16e siècle. La chasse aux sorcières est à cet égard une mise en pratique de ces théories et le ciblage des femmes n’est donc pas un hasard.

La sorcière est donc avant tout une femme, c’est aussi avant tout une figure du monde rural, certes, à l’époque moderne, celui-ci représente plus de 90 % du paysage européen, mais même en proportion, la ville est bien moins touchée par le phénomène répressif. La sorcière est donc bien souvent une habitante d’un village ou d’une petite ville, elle est bien sédentaire et pas vagabonde, c’est une figure connue de la population (et c’est d’ailleurs pour cela qu’on l’accuse elle). Bien souvent néanmoins et contrairement aux standards de l’époque, la sorcière est une femme seule, parfois célibataire, plus couramment une veuve. Environ la moitié des femmes condamnées étaient seules, ce qui est un nombre très élevé dans un univers où le mariage est une norme tout à fait écrasante. Parallèle au veuvage, les sorcières sont avant tout de vieilles femmes, de plus de 40 ans (encore une fois, il faut remettre cela dans le contexte de l’époque) ; à ce jeu-là, les hommes leur ressemblent, la plupart des condamnés sont pareillement seuls et vieux. Il est envisageable de considérer les célibataires comme des cibles  »privilégiées » du fait de leur solitude : on attaque des gens qui sont donc, à un endroit, isolé socialement.

La géographie aussi est importante : la chasse aux sorcières se développe dans certains pays et pas d’autres ; dans les pays touchés, certaines régions le sont notablement plus que d’autres. C’est la zone que l’on identifie maintenant comme la mégalopole européenne qui est surtout affectée, c’est à dire l’Angleterre du Sud-Est, le Nord-Est de la France, l’Allemagne de l’Ouest, le Nord de l’Italie (Venise en particulier), la Suisse et les Provinces-unies (c.a.d. le Bénélux). De manière peu attendue, l’inquisition espagnole (if you know what I mean) a eu tendance à restreindre le phénomène et ainsi la chasse aux sorcières fut nettement moins intense dans la Péninsule Ibérique. Ceci peut-être parce que la persécution est avant tout l’expression de tribunaux laïcs qui lui faisaient concurrence et contre lesquels elle a donc plutôt eu tendance à résister. Il y a eu des condamnations en Espagne et au Portugal, mais plus faibles en nombre et bien plus rarement à mort, l’exil étant plus courant (en même temps il fallait bien peupler les Amériques !).

À l’intérieur même de ces pays, on peut voir que certaines régions sont plus touchées que d’autres, les provinces du sud de l’Allemagne par exemple (363 procès entre 1570-1630 aboutissent à la mort de 2471 personnes), où le catholicisme est plus présent mais aussi en lutte d’influence directe avec les protestants, est bien plus vindicatif que d’autres. Pareillement en France, c’est la Lorraine, duché ultra-catholique qui fait figure de fer de lance de la répression contre les sorcières.

D’un point de vue culturel, la sorcellerie et la sorcière subissent une transformation à cette époque. D’un point de vue matériel, ce que l’on attachera le plus souvent à de la  »sorcellerie », c’est-à-dire des types de médecines parallèles, des pratiques issues des paganismes locaux (qui sont encore très présentes, parfois sous des oripeaux catholiques), l’enseignement traditionnel des sages-femmes, etc., tout ceci reste dans les faits les mêmes choses du Moyen-Âge à l’époque moderne. Ce que font de fait les pratiquants de sorcellerie ne changent guère, on les jugent souvent sur les mêmes faits d’un siècle à l’autre.

Notons à cet égard et ceci est extrêmement important que la  »sorcellerie » n’est pas réellement une pratique mais bien une condamnation. Je vais un peu contre mon gré (tenter de) faire du Foucault, mais il faut souligner que ce que l’on appelle  »la sorcellerie » est une pratique façonnée par les institutions judiciaires : ce sont elles qui décrivent certaines pratiques traditionnelles comme telles. Il va de soi, en particulier à l’époque où le christianisme était la norme en Europe, que les personnes accusées de sorcellerie ne faisaient pas ce qu’on leur reprochait dans l’idée de pratiquer la sorcellerie ! Ce sont bien les juges qui, voyant ces pratiques, les ont assimilées à quelque chose de magique. La  »sorcellerie » est une manière de décrire, percevoir et de réagir à des pratiques, pas une pratique précise en tant que telle. Il existait certainement quelques lunatiques sataniques convaincu-e-s, mais la grande majorité des  »sorcières » l’ont été parce que étiquetées comme telles. Les pratiques qui tiennent de la sorcellerie n’ont elles, pas changé d’un point de vue matériel, c’est plutôt le regard et la condamnation de ces pratiques qui s’est modifiée et qui surtout s’est durcit. C’est parce que le regard et l’attitude vis-à-vis des pratiques alternatives se sont transformée et parce que ces transformations de pensées avaient lieu parmi la bourgeoisie notable en charge de la justice laïque, que la chasse aux sorcières a pu avoir lieu.

Les juges en effet, sont dans ces jugements quasiment toujours des laïcs, les affaires de sorcellerie ne sont pas instruits comme des crimes spécifiquement religieux. Par contre, elles sont décrites comme un crime de lèse-majesté, c’est-à-dire une atteinte directe au Roi et/ou à Dieu, cela en fait donc un crime grave ce qui explique pourquoi les punitions sont aussi meurtrières. Le rôle des juges, l’avènement au 16e siècle d’une caste d’officiers de justice royale, n’est pas à négliger dans la persécution. Ces personnes se rattachent bien souvent au mouvement humaniste, Bodin, grande figure de la période en France, est l’exemple célèbre du juriste moderne misogyne dont la haine des  »sorcières » est bien connue. La diffusion des idées modernes coïncident avec l’accentuation des répressions dans ce domaine.

Le renouveau de la chasse aux sorcières est souvent rattaché au très célèbre ouvrage du  »Marteau des Sorcières » ( »Malleus Maleficarum »). Ce guide à l’usage de la chasse aux sorcières est un des premiers ouvrages largement imprimés et diffusés (à partir de la fin du 15e siècle). Ce qui importe donc plus, ce n’est guère que les pratiques de marges aient réellement évolué comme une résistance assumée à l’égard du pouvoir étatique grandissant, c’est bien plutôt l’inverse : le renforcement de ce pouvoir qui sous-entend une volonté de soulèvement des pensées dans des actes marginaux tout à fait locaux et sans réflexivité et qui les punit comme pour créer et marquer sa nouvelle importance. Il est donc important de voir que, ce n’est pas la vérité de l’état d’esprit des praticant-e-s et l’efficacité de ses actes qui comptent, ceux-ci sont bien souvent un simple argument pour rechercher des boucs émissaires aux périodes de crises, nombreuses en ces temps-ci. Comme auparavant (et encore maintenant) les lépreux, juifs et mahométans sont les éternels responsables de toutes misères. Les sorcières deviennent les coupables par défaut des crimes inexpliqués, des tensions locales qui s’aggravent à mesure que la période avance.

L’époque est en effet celle d’une accentuation des peurs réelles ou imaginaires. La figure du diable est de plus en plus présente et surtout de plus en plus présentée comme active, là où auparavant, elle servait surtout de repoussoir. L’action diabolique se retrouve maintenant dans des personnes elles-mêmes comme pour expliquer la montée irrépressible des crises démographiques, politiques et religieuses. L’époque moderne est en effet un terrible basculement vers un moment de guerres quasi-perpétuelles, guerres dont la violence est pour l’instant tout à fait inégalée. La peste noire de 1348 continue encore de faire des ravages (comme à Venise en 1577 et 1630), pareillement le climat est de plus en plus rude, les récoltes sont donc en conséquence de plus en plus fragiles à mesure que le 17e siècle avance. Dans un tel moment, le désir de trouver des responsables humains mais aux pouvoirs surnaturels est tentant et c’est la figure de la sorcière (plutôt qu’une sorcière réelle) qui fait office de bouc émissaire.

Notons pour finir ce tour d’horizon que bien que la répression ait été la plupart du temps particulièrement arbitraire, reposant sur des superstitions et surtout sur des dénonciations motivées en grande partie par la jalousie et la rivalité, notons que la mise à mort en cas de confirmation de la  »culpabilité » n’est pas automatique. Cela varie en fonction de la période et de la région, mais en moyenne, seule une grosse moitié (55 % environ) des condamnations étaient des mises à mort. Il n’y a donc pas un systématisme du bûcher ou de la pendaison bien qu’il s’agisse certes d’une fin courante. Le taux de mise à mort pouvait aisément atteindre les 90 % dans des régions comme la Lorraine, d’autres moins sévères ne dépassaient pas le tiers. Rappelons bien sûr que l’on traite ici de cas de lèse-majesté divine (ou au moins royale), qui est un crime d’une extrême gravité selon la juridiction de l’époque, il ne s’agit pas de diminuer l’horreur des exécutions, mais de souligner que le fait même de ne pas condamner à mort pour un tel crime est remarquable.

On estime que durant toute l’époque moderne, la chasse aux sorcières en Europe a occasionnée 110 000 procès ayant conduit à la mort de 60 000 personnes, dont un peu moins de 50 000 femmes et jeunes filles.

Le cas des régences en France à travers l’exemple du Nord

Le point qui m’a poussé a écrire ce qui n’est pour l’instant qu’un récapitulatif historique de la chasse aux sorcières, n’a je crois jamais été vraiment développé (en tout cas je ne l’ai jamais lu dans des livres ou revues scientifiques), non pas que cela soit réellement d’une brillance fulgurante mais cela me semblait être une sorte d’évidence au vu de la période et encore plus lorsque l’on regarde les chiffres des procès années par années (ou plutôt décennies par décennies vu qu’ils ne sont pas aussi précis). Cela consiste simplement à mettre en lien la personne au pouvoir avec les moments des pics de répressions et donc avec l’hypothèse que cela change peut-être l’intensité de la persécution (ou pas bien sûr).

On pourrait imaginer qu’il s’agit encore une fois d’une manière de remettre en avant la théorie des Grands Hommes : les dirigeants (et ici surtout les dirigeantEs) influenceraient directement, par leur existence même, sur la conduite de l’histoire de leur pays etc. En fait c’est un petit peu différent et cela a à voir avec une vision politique qui dominait à l’époque moderne, celle de la théorie organique du pouvoir. Pour faire simple, le pays et l’État est pensée comme un corps humain et chaque partie du corps y à un rôle à jouer, le tiers-état (qui n’était pas appelé ainsi à l’époque) est représenté par les bras et le corps qui agissent et le roi, la famille royale et les grands nobles en général sont la tête qui commande, le clergé peut-être pensé comme le cœur ou l’esprit. On a donc à la fois une idée pyramidale et essentialiste du pouvoir : c’est le destin de certains d’être en haut et celui d’autres d’être en bas. Comme dans la plupart des essentialismes, tout cela est bien sûr sensé être pour le mieux, car ainsi chacun sait ce qu’il a à faire, pas d’incertitudes et de doutes. Cela veut aussi dire que se rebeller contre cet état, c’est en fait mettre en péril tout le reste du corps et de l’organisation sociétale, il faut donc  »soigner » l’infection que sont les révoltes, c’est-à-dire amputer la source du mal. Tout ceci est une vision simpliste bien sûr, c’est juste pour donner une idée du cadre, qui mérite de mettre en lien les moments de persécution avec les spécificités des têtes couronnées du temps.

La zone la plus touchée par la persécution des sorcières et aussi sans doute la plus étudiée en France est le Nord Nord-Est. On a un bon nombre de chiffres à ce propos ce qui en fait un exemple saillant du phénomène, pour la France en tout cas et on va donc se baser sur cet exemple.

Lorsque l’on regarde les chiffres de la persécution, on se rend compte qu’il y a quelques pics et montées très clairs, pour les situer nous avons :

  • Une stagnation relative du 14e siècle jusqu’à la seconde moitié du 16e siècle avec des procès qui se comptent sur les doigts d’une main.

  • Un début de montée à partir de 1560, le nombre de procès augmente lentement jusque dans les années 1580.

  • Le premier pic a lieu durant les années 1590 avec une féminisation notable des victimes mais encore un peu en dessous de la moyenne finale (3 femmes pour 1 homme)

  • Après un certain apaisement dans la décennie 1600-1610, marquée également par un déclin important du taux d’hommes jugés, un second pic très important a lieu à partir de la décennie 1610-1620 avec un taux de femmes en jugement très important (plus de 30 femmes pour 1 homme).

  • Après un un second déclin, la reprise de la persécution a lieu vers les années 1640-1650. puis la chasse aux sorcières freine notablement dans les trois décennies qui suivent pour se terminer dans les années 1670 en France.

Maintenant voyons donc qui est et arrive ou pouvoir en France à ces moments là…

  • Catherine de Médicis devient régente en 1559, elle ne quittera jamais vraiment le pouvoir et son rôle dans la politique française ne diminuera guère jusqu’à sa mort en 1589. Son exercice du pouvoir est particulièrement marqué par le massacre de la Saint-Barthélémy (1572) qu’elle assumera en partie même si sa responsabilité n’est pas très claire dans cette affaire.

  • Henri IV arrive au pouvoir en 1589, protestant (qui se convertira plus tard au catholicisme), il est haï par une grande partie de la population, la France est en guerre civile jusqu’en 1598, par la suite, une importante œuvre de propagande durant la décennie 1600-1610 nous laisse plus ou moins avec l’image du Bon Roi Henri qui nous suit encore de nos jours.

  • Marie de Médicis devient régente en 1610 à la mort de son mari, elle est vue comme une figure influençable et influencée (à raison), sa régence directe se termine un peu avant 1620.

  • Une importante crise nobiliaire a lieu lors de la régence d’Anne d’Autriche (1643-1652), princesse venant du camp traditionnellement ennemi (l’Espagne), cette révolte des puissants se termine à la majorité du roi Louis XIV.

Il n’y a pas vraiment besoin d’être un génie du crime pour remarquer un lien entre intensification des persécutions et arrivée au pouvoir de femmes (Catherine et Marie de Médicis, puis Anne d’Autriche) ou d’une figure jugée hérétique (Henri IV). Que l’arrivée au pouvoir de telles personnes ait résulté d’une ambiance perçue comme décadente, qui se traduit par une poussée de la répression mais aussi lorsque le nouveau dirigeant est une dirigeantE, par une attention d’autant plus portée vers les femmes me semble tout simplement évident, bien que cela ne soit bien sûr qu’un élément sans doute minime d’explication.

La chasse aux sorcières résulte d’une angoisse de la bourgeoisie et en particulier de celle des terres ultra-catholiques. Cette angoisse se répercute dans des procès envers majoritairement des femmes qui servent de boucs émissaires à l’atmosphère de dépravation (perçue comme telle). Que la figure du pouvoir influe sur l’intensité de la répression me paraît on ne peut plus raisonnable, en particulier quand les nombres des provinces catholiques mettent cela en avant.

On peut analyser cela de manière simple comme un refus et/ou dégoût des élites notables catholiques que d’être dirigées par des femmes ou un protestant, ceci se traduisant dans une persécution plus féroce des  »sorcières » que l’on rend responsables.

Notons que cela n’est pas remarquable qu’en France : en Angleterre par exemple, la répression est importante à partir des années 1580 jusque vers 1600. Après un certain apaisement, il y a une reprise dans les années 1640. Cela correspond à la fois à la deuxième moitié du règne d’Elizabeth I, puis au moment de la Guerre Civile Anglaise lors du règne en terre anglicane du catholique Charles I. On a donc grosso modo les deux mêmes cas de figure qu’en France (Elizabeth étant néanmoins reine et pas régente) et les deux mêmes intensification de la violence à l’égard des  »sorcières ».

Voilà qui termine ce petit tour de la question de la chasse aux sorcières en Europe.

Des réalités des représentations

 »They talk about pornography as a form of fantasy, they actually talk about prostitution as if it were an exercise in fantasy. »

Ils parlent de la pornographie comme d’une forme de fantasme / d’imagination, ils parlent vraiment de la prostitution comme si c’était un exercice d’imagination.

 »What it means is that [the] head [of the male consumer], his psychology is more important than [the pornographic actress’s] life. »

Ce que cela veut dire c’est que les pensées du consommateur masculin, sa psychologie sont plus importantes que la vie de l’actrice pornographique.

Dans ces deux phrases et dans le reste du discours d’Andrea Dworkin, cette dernière remet en cause l’idée que la pornographie ne soit qu’une mise en scène, une production intellectuelle et une expression de pensée (qui puisse donc être défendue par le 1er amendement). La pornographie est aussi et de manière inséparable un acte physique et matériel qui a un effet sur les actrices et acteurs (ainsi que sur les spectateur-rice-s). De la même manière, si la prostitution permet aux clients de réaliser leurs fantasmes, c’est avant tout la consommation d’un acte qui a bien lieu sur une personne, qui, elle, ne voit pas sa propre imagination et ses propres fantasmes se réaliser ou comme ayant une quelconque importance et surtout, qui ne voit son bien-être corporel (et mental) que comme secondaire vis-à-vis de l’expression libre du client (voire même la protection de ce bien-être est en contradiction avec ce que veut le client). Cela voudrait aussi dire qu’il est possible de distinguer l’acte matériel de la pensée qui le motive, les deux s’entre-informent et l’acte sexuel (en particulier l’acte sexuel) a des conséquences très réelles sur la pensée et le mental des personnes qui le pratiquent, tant en amont qu’en aval.

La pornographie est, à la différence du cinéma  »classique », une représentation où les actes physiques montrés sont les mêmes que les actes physiques  »joués » par les acteur-rice-s. Contrairement à Christopher Reeve, qui en tant que Superman, ne vole pas vraiment (il est suspendu à des câbles), lorsque dans une scène pornographique, une femme est montrée par exemple pendue à un arbre et pénétrée, l’actrice est une vraie personne qui a vraiment été pendue à l’arbre et vraiment pénétrée. Seul le jeu, le prétexte, le scénario sont du flan, les actes eux, sont réels. Plus saillant encore : sachant que dans le cinéma classique, il faut bien souvent plusieurs prises pour un seul rendu, une personne qui est pénétrée pendant plusieurs minutes dans un film pornographique l’a probablement été pendant plusieurs heures dans la production de ce dernier et cela a un effet très matériel sur le corps et l’esprit.

Cela informe très certainement pourquoi de nos jours un nombre important d’actrices pornographiques professionnelles ne restent (ne peuvent rester ?) dans cette  »activité » que quelques mois. Beaucoup de femmes commencent vers 18-20 ans et s’arrêtent un an, 18 mois plus tard, ce qui induit logiquement un turnover très important. Cet épuisement rapide des actrices n’est même pas considéré comme un problème dans l’activité pornographique, mais parfois presque comme un outil et un levier possible sur les actrices. Contrairement à ce que la pornographie semble prétendre, la plupart des actrices ne peuvent pas se prêter à des pénétrations régulières et potentiellement de plus en plus rudes, ce pendant des heures sans mettre en jeu leur santé physique et mentale. La plupart des acteurs ne peuvent pas non plus le faire sans avoir massivement recours aux drogues (ou aux prothèses).

Néanmoins, au-delà de cette réalité matérielle (que l’on ne met certainement pas assez en avant), il y a possiblement une certaine dichotomie paradoxale (ouh les gros mots) à voir présenter la pornographie (celle en vidéo en tout cas) comme une forme de représentation et pas de matérialité, ceci étant avant tout le jeu de l’industrie pornographique. Je précise que je ne cherche pas à développer cette idée contre ce que dit Dworkin, loin de là, mais plutôt à accepter comme présupposé l’idée de la pornographie comme seule représentation de pensée pour voir si cela ne mène pas à une contradiction interne.

La pornographie est-elle désirable parce qu’elle stimule l’imagination, joue sur les fantasmes et l’imagination en étant une mise en scène d’acte sexuel ? Je pense par ailleurs que c’est bien ce qu’elle fait, mais c’est parce qu’elle a une réalité matérielle et pas seulement imaginative et que son attrait est justement en opposition avec la proposition qui n’en ferait qu’une représentation : c’est parce qu’elle ne montre pas qu’une représentation (voire pas de représentation du tout) qu’elle est attrayante, mais elle a sans doute néanmoins besoin de se présenter comme seule représentation pour être acceptable et aussi pour pouvoir travailler sur l’imagination et sur les fantasmes. Maintenant que je me rends compte que tout cela est très flou, développons… (pas trop tôt !)

Si les gens trouvent la pornographie désirable ce n’est pas parce qu’elle met en scène des actes sexuels, mais c’est parce qu’elle est des actes sexuels. Petit détour : la suspension de l’incrédulité est un mécanisme tacite qui permet d’apprécier une œuvre de fiction même si cette dernière brise clairement les règles de notre monde (on sait que Superman ne vole pas, qu’il est probablement suspendu à des câbles, mais l’on est capable de se détacher de cette pensée quand on voit le film). La suspension de l’incrédulité est présente aussi dans la pornographie, ce comme dans toute œuvre de fiction : à part si on est dans The Big Lebowski, on sait que le plombier n’est pas là pour réparer quoi que ce soit et que comme dans des Disney et que la fille est, dans le récit, faite (littéralement) pour tomber dans les bras du mec (oui je sais qu’il existe autre chose que la pornographie hétérosexuelle androcentrée mais n’essayons pas de prétendre que ce n’est pas celle qui a le plus d’audience), peu importe que ce soit illogique et mal amené (comme dans les Disney quoi). Néanmoins, je postule ici que ce qui rend la pornographie désirable, c’est justement que la suspension de l’incrédulité est dépassée d’un point de vue matériel : que l’on sait que ce que l’on voit est bien réel, que l’actrice est réellement pénétrée, que tout ce qui se passe arrive vraiment à la personne, mais que cette suspension fonctionne d’un point de vue mental : on accepte que ce qui se passe à l’écran est désirable pour les deux parties (l’acte en général au moins – les acteur-rice-s n’ont pas eux-mêmes besoin d’apprécier, mais ce qui est présenté est appréciable).

En un sens, l’absurdité consommée du contexte (contrairement à la plupart des œuvres de fiction, dans la pornographie, l’histoire sert les actes plutôt que l’inverse) sert à la dés-empathie, permet de libérer l’attention mentale, tandis que cette dernière peut se concentrer sur l’objet réel, c.a.d. l’acte sexuel. Il y a donc selon moi dans la pornographie vidéo un effort double à éloigner la suspension de l’incrédulité parce que c’est l’acte sexuel qui est désirable (et attendu) et à la convoquer à nouveau pour empêcher l’attachement mental et la prise au sérieux de ce qui se passe à l’écran.

Ce que veulent voir les gens dans la pornographie ce n’est pas un jeu, elle est regardée parce que l’on sait que ce qui est fait par les corps de certains sur les corps de certaines est réel. Le jeu et le prétexte souvent outranciers ne sont présents que pour permettre de se détacher de l’humanité des actrices, ce en particulier lorsque la forme de pornographie érotise des actes de violences sexuelles.

Autre point qui nourrit le premier : si la pornographie n’est qu’une représentation, un support pour stimuler l’imagination, alors pourquoi un tel effort est-il donné à la produire sous forme vidéo ? Pourquoi se donner la peine de rechercher de vrais personnes, que l’on va pousser à faire réellement des actes de plus en plus sordides, quitte à leur forcer la main en refusant de continuer à les engager si elles ne se livrent pas à ce que le studio désire, quand bien même elles demandaient de ne pas avoir à faire certaines pratiques (comme ailleurs : non veut dire peut-être et oui veut dire plus).

Si la pornographie n’est que représentations, on peut se demander pourquoi sa forme vidéo est-elle aussi importante puisque la pornographie imagée – des femmes réelles ou même des bandes dessinées devrait produire le même effet (même si on pourrait argumenter que la forme vidéo est plus  »moderne » ou  »de notre temps ») ? Bien sûr cette dernière existe aussi, mais l’effort qui est mis à la produire et à la diffuser est moindre que celle vidéo (sans prétendre que ces effets le seraient aussi). On sait par ailleurs que la projection du spectateur peut s’opérer sans peine dans des personnages animés (sinon des films comme Toy Story ne fonctionnerait pas). Dans ce cas pourquoi a-t-on  »besoin » de vraies jeunes femmes pour produire des scènes pornographiques et en particulier des scènes de tortures érotisées ? La réponse simple serait de se dire que c’est parce que ce que veulent les spectateurs, ce n’est pas une représentation, mais c’est bien que des femmes soient réellement pénétrées et violentées pour leur plaisir visuel. Au-delà même de l’acte sexuel, ce qui fait turbiner l’imagination c’est la connaissance du fait que l’actrice en tant que femme est réellement pénétrée et violentée. L’excitation se déploie non seulement dans la représentation érotisée d’un acte sexuel, mais également parce que les spectateurs sont habitués dans le Patriarcat à être stimulés par la domination sexuelle réelle et matérielle des femmes. Le fait que les actrices pornographiques, tout comme les prostituées soient stigmatisées parce qu’elles font du sexe leur gagne-pain sert d’autant plus à réduire l’empathie possible envers les femmes qui sont pénétrées à l’écran. Cette activité même par sa pratique les transforment dans leur essence même, faisant d’elles des personnes  »faites pour ça » (comme dans les Disney souvenons-nous).

Contrairement à ce que dit John Stoltenberg, la pornographie n’est pas la mise en scène de la violence et de l’humiliation, elle est tout simplement elle-même violence et humiliation. Bien souvent, l’actrice pornographique ne  »signe » pas de son vrai nom, parce qu’elle doit (pour pouvoir maigrement se protéger) devenir une nouvelle femme, une nouvelle personne qui recevra sur elle humiliation et déchaînement lubrique.

La pornographie joue donc sur au moins deux tableaux : la promesse d’une démonstration bien réelle d’actes sexuels, et en parallèle la mise à distance de la réalité et des conséquences réelles pour les actrices de cet acte sexuel. Cette mise à distance a lieu à la fois par des jeux délibérément peu convaincants et par la nature même de l’industrie cinématographique qui fait que le travail de production et les répétitions multiples nécessaires à cette production sont invisibles au visionnage du produit fini. Contrairement à ce que l’on peut souvent entendre, beaucoup de personnes ne font pas la différence entre la pornographie et  »le monde réel » (mais contrairement au cinéma classique, ce que vivent les actrices est toujours réel), parce que ce qui est recherché n’est pas une évasion, mais une expérience plus proche du voyeurisme (avec un peu plus de sophistication). Ce qui donne à la pornographie vidéo son impact, c’est bien la matérialité de l’acte sexuel sur le corps des actrices/femmes. Cette matérialité fait un écho absolument comparable à ce qui existe déjà dans  »le monde réel » du Patriarcat. Ce n’est pas la pornographie qui modifie les comportements  »réels » des gens ou le Patriarcat qui oriente la pornographie : les deux sont exactement la même chose (de la même façon que  »la société » et  »les individus » s’entre-informent et ne peuvent être séparés). Certaines personnes supposent que la pornographie en tant que telle serait neutre, « à la base », et que son hétéro-normativité et son sexisme sont dus à l’influence du Patriarcat (qui la pervertirait, oooh). Je pense pour ma part que c’est absurde : la pornographie existe parce que nous sommes dans un système patriarcal : elle n’existe pas en dehors de lui et en dehors de catégories sexistes et déshumanisantes de la pratique sexuelle réelle ; ceci comme tout autre institution patriarcale comme le mariage par exemple. La pornographie remplie à la fois un besoin du Patriarcat de déshumaniser et d’humilier les femmes (elle montre la violence et la montre comme normale, comme ce qu’est réellement la sexualité), mais elle est elle-même un exercice direct de violence et d’humiliation (sur les femmes qui la pratiquent). La pornographie ne  »donne pas des idées », elle ne fait que matérialiser ce que désire déjà les hommes dans le système patriarcal (au mieux elle exprime en actes clairs les désirs qui sont inconsciemment inculqués aux hommes), elle est une représentation exemplaire non jouée de ce que sont les femmes dans le Patriarcat : des êtres dont l’essence même est de servir d’objets lubriques et sexuels aux hommes. Elle n’est nullement une cassure du Patriarcat ou une forme  »exagérée » de la domination, elle est à la fois norme et domination. On ne peut donc pas s’en servir contre le Patriarcat, parce que son succès et son efficacité dépend des codes qui sont ceux du Patriarcat même.

La production de pornographie alternative voulue non-sexiste ou même supposément féministe n’est pas un frein à la production de la production de pornographie résolument humiliante et sexiste : d’un pur point de vue d’importance économique, il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan, d’un point de vue de support représentatif, la pornographie est relayée dans l’intégralité de la société (publicité, cinéma classique, etc.), d’un point de vue culturel, elle a bien plus de chance de reprendre sans s’en rendre compte les codes essentiellement sexistes de la pornographie que de modifier ceux de la pornographie industrielle (ce qui naît dans les marges y reste). L’existence de pornographies alternatives se négocie au pire en matière de freak-show : en les plaçant hors de la société, ce qui mine à la fois leur production, leur visionnage et la crédibilité de l’auditoire. Il n’y a pas besoin d’activement tenter de faire disparaître l’idée de déviance, il suffit simplement d’exclure de la cité les déviants et de les rendre indésirables. Hors de la société majoritaire, les freaks peuvent bien tenter de créer ce qu’ils veulent, ce ne sera jamais que pour eux et non pas pour leur propre pouvoir mais bien par celui de la société qui les a relégué dans les marges.

On pourra noter également pour finir que la rhétorique du choix de la pornographie et de la prostitution fonctionne de concert avec la notion de stigmate, quoique pas exactement sur les mêmes bases. Si les prostituées et les actrices pornographiques ont  »choisi » cette activité, alors elles sont donc bien faites pour tout ce qu’on leur fait. On pourrait même imaginer que, le stigmate disparu (puisque c’est ce que revendiquent ad nauseam les adeptes du travail du sexe), la notion de  »choix » le remplacerait dans la tête des clients et spectateurs. Ceci bien sûr n’est jamais confronté au fait que ces femmes sont poussées à faire des actes de plus en plus rudes, qu’elles avaient peut-être pensés comme des interdits au début de leur carrière ; que les acteurs pornographiques sont régulièrement félicités d’avoir réussis à  »obtenir » de leur  »partenaire » des pratiques sexuelles non-voulues (J. Deen par exemple a été surpayé pour avoir sodomisé une actrice contre son gré), que puisque c’est la précarité qui en grande partie pousse les femmes à  »choisir » la pornographie et la prostitution, le turnover étant très important, elles ont besoin pour rester dans le circuit de se plier aux demandes de plus en plus exigeantes des studios à mesure que leurs  »carrière » avance.

Néanmoins tout ceci, exactement comme les conditions de tournage des films classiques, restent en marge, comme peu important, après tout The Show Must Go On

Ça commence aussi par Wi

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Parfois ce qui semble être de peu de poids possède une gravitas insoupçonnée.

En tout cas, si vous l’ignoriez, si vous avez l’occasion, ou l’envie (quoique les deux en même temps c’est mieux semble-t-il) de vous recueillir sur la tombe d’une grande féministe s’il en fut, sachez que la modeste mais remarquable sépulture de nulle autre que Monique Wittig, grande figure du féminisme de la Seconde Vague française et grande influence du féminisme américain des années 80-90, est présente au Père-Lachaise, entre tous.

Ce fut une petite surprise de l’apprendre et comme l’occasion et l’envie conjointe nous permirent il y a bientôt quelques temps de nous y rendre, nous avons pu la retrouver (avec un peu de peine) malgré sa plaque sobre et surtout quasi-effacée.

Si vous la cherchez vous aussi ou si vous voulez faire d’elle une sorte de pèlerinage féministe (il y a bien plus idiot), sachez qu’elle se trouve à l’intérieur de la division 89, là où se trouve aussi la tombe d’Oscar Wilde (entre autres).

Qu’on le veuille ou non, fleurir une tombe n’est jamais un acte anodin. La mémoire des gens est une chose qui doit être cultivé et le souvenir s’entretient ou s’estompe. Et à ce jeu-là, les fleurs sont de bons outils pour entretenir la matérialité du souvenir (c’est cul-cul hein?)… Bon et les livres aussi mais ça c’est parce qu’on a la chance que Monique Wittig ait écrit.

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Traductionnite et Réalité matérielle

J’ai traduit ici (de manière complètement amateure) le texte de Susan Cox intitulé  »Coming out as ‘non-binary’ throws other women under the bus » (lien en fin de l’article). Au delà des différentes considérations sur les blogueuses Nord-américaines (que je ne saurais partagé en tout état de cause étant globalement étranger à cette scène internet), le propos général de l’article et en particulier la critique de la position d’identification / dés-identification de Judith Butler m’a paru intéressante et pertinente, ce pourquoi je me suis donné la peine de traduire le texte. La critique de la conception en négatif du concept de non-binarité m’a paru intéressante, toujours parce que je n’ai jamais vu de définition valable partout de la dite non-binarité, en particulier une définition hors des stéréotypes patriarcaux de la féminité et de la masculinité. La définition de non-binarité semble souvent être une définition de non-stéréotypie, ce qui en tant que simple définition de l’humanité me semble surannée.

Au travers de cette distinction on peut distinguer deux écueils à la fois théorique et politique. Le premier et certainement le plus évident est l’opposition entre deux conceptions théoriques du genre qui sont à bien des égards peu conciliables. Pour faire très vite, dans le premier, qu’on pourra signifier par un pluriel (système de genres – ?), il y a une approche du genre comme étant plutôt des genres, et aussi plusieurs manière de mettre cet élément social en jeu (on parle d’identité-s de genre, d’expression-s de genre). Cette approche existait déjà dans les années 60-70, elle a vu une certaine résurgence ces dernières années, en particulier avec les théories queer. C’est certainement une approche plus centrée sur l’individu-e.

L’approche du Genre comme système (on entend parfois parler de système de genre), entend par ce concept une nature oppressive entendue. Le Genre est ici la norme patriarcale, ce qui fait la socialisation genrée inégalitaire et hiérarchique, donc oppressive, la pression à s’y conformer etc. Le Genre est considéré ici comme le fondement de l’oppression patriarcale, son expression directe. Le Genre est donc essentiellement négatif et jamais une possibilité de libération. Cette approche s’intéresse avant tout à l’ensemble des classes de genre (classes des femmes et des hommes) et à une approche englobante, holiste. Non pas que les individu-e-s n’ont aucune porte de sortie, mais le gros du Genre se fait de la société (oppressive) vers elles et eux. Les individu-e-s peuvent ponctuellement redéfinir des normes mais cela n’a que peu d’impact sur l’ensemble du système. En un sens, le Genre est au Patriarcat ce que le classisme est au capitalisme (raccourci analogique).
Ces deux approches sont globalement incompatibles parce qu’elle ne s’entendent pas sur ce que veut dire le genre en tant que tel, pour les unes il s’agit d’une identité ou d’une expression, pour les autres, un élément de l’oppression des femmes. Néanmoins de ce différend disons de définition théorique s’ajoute par dessus un différend politique. La première approche est avant tout considérée par les féministes issues des courants libéraux et/ou queer, la seconde, par celles issues des courants socialistes et/ou marxistes qui sont par la suite ce qu’on a tendance à appeler le féminisme radical. Il est certain que cette différence de définition conduit à beaucoup d’incompréhensions (un mot central à l’analyse ayant deux significations résolument différentes). Mais au delà de l’incompréhension, il y a souvent aussi beaucoup de mauvaise foi dans les deux camps, en prétendant justement ne pas savoir que  »le camp d’en face » utilise une définition différente et que donc les analyses doivent être interprétées à travers un spectre tout à fait différent. Cela n’empêche que l’opposition politique est réelle parce que les deux positions théoriques ne considèrent pas l’enjeu société/individu par le même bout, ce qui modifie totalement les enjeux et les méthodologies.

Une des conséquences est par exemple que pour certaines, le but du féminisme est l’émancipation des femmes par l’accès à l’égalité (c.a.d. avec les hommes), pour d’autres, le but est la destruction du Patriarcat comme système d’oppression. Ces deux trajectoires se croisent assez souvent, mais ne sont pas identiques pour autant.

Un autre problème dans tout cela est la place du langage, particulièrement présente tant en France qu’aux États-Unis, du fait du mouvement d’aller-retour des pensées foucaldiennes (de ce dernier à Butler et de retour en France par exemple) et du post-modernisme en général. Une énorme partie de ces analyses (simplification incoming) se concentre sur l’impact du langage et de la redéfinition de ce dernier pour arriver à solutionner des problèmes. Ceci part du point de vue que le problème n’est pas la réalité matérielle mais la manière dont on en parle. Si tout ceci est très stimulant et intéressant d’un point de vue théorique et analytique, les résultats réels que l’on peut espérer sur la réalité matérielle sont souvent très loin de la complexité du brainstorming requis, pour ma part, je pense que c’est surtout beaucoup de bruit (de bouilloire qui siffle) pour pas grand-chose dans la vie de tous les jours. Cela peut aussi virer vers des trucs très néfastes du genre,  »c’est ta manière de voir les choses qui est nuisible, pas les actes nuisibles que tu subis directement », c.a.d. une complète négation de l’oppression et au finale une astreinte à la passivité de la part des victimes, voire même, un renversement de la responsabilité (les victimes étant des victimes parce qu’elles ont décidés de l’être, il suffiraient qu’elles décident de ne pas être des victimes pour ne pas l’être matériellement). On peut certainement utiliser cela de manière féministe ou anti-oppressive, mais s’imaginer que le système oppressif ne se sert pas de cela et n’a d’ailleurs pas une immense longueur d’avance à ce jeu est complètement illusoire et selon moi détourne une partie des efforts alloués à l’amélioration des conditions matérielles. Il me semble terrible de se concentrer sur sa propre perception du problème que sur les réalités du problème pour pouvoir mieux supporter l’oppression, il s’agit plus d’une reconnaissance de son impuissance à changer la réalité matérielle en se réfugiant dans des choses de l’esprit qu’autre choses.

Anyway… après toute cette avalanche de  »réalité matérielle », le texte à proprement dit.

Ceci étant une traduction rapide et amateure, elle manque très certainement de polissage et de rigueur littéraire. Parfois, certains termes étant complexes à traduire précisément de l’anglais vers le français, j’ai fait une tentative tout en indiquant le mot anglais en italique entre parenthèse (par exemple, traduction de  »male / female » différent de  »man / woman »)

Faire son coming-out comme  »non-binaire » met toutes les autres femmes de côté

Récemment, le truc cool à faire pour les auteures  »féministes » est de faire leur  »coming out » en tant que  »non binaire » ou  »genderqueer ». Ces femmes prétendent être non-binaire en se basant sur la prémisse qu’elles ont des existences et pensées complexes et qu’elle ne s’identifient pas avec tous les aspects de la subordination sociale qu’induit la féminité.

Laurie Penny(1) dit qu’elle se sent enfermée dans son corps de femme alors qu’il se développait à son adolescence en courbes et seins sexuellement objectivés. Jack Monroe(2) se rappelle faire défiler des photos d’enfance qui révèlent qu’elle n’a pas toujours porté des vêtements explicitement féminins :  »Moi, à sept ans, casquette de baseball et jean. Moi, à douze ans, les cheveux rasés n’en laissant que quelques centimètres sur le crâne. Moi, à treize ans, insistant pour mettre des pantalons à l’école comme mon ami Z ». L’éditrice beauté de Good Housekeeping, Sam Escobar(3), a récemment publié un récit sans profondeur de son statut de non-binaire, expliquant qu’elle n’était  »pas exclusivement attirée par les garçons » et que parfois elle  »regardait du porno hétéro… depuis la perspective masculine ».

Si ces supposées indications de statut non-binaire ressemble pour vous à des expériences extrêmement banales, communes à un grand nombre de femmes, vous auriez raison. Ceci parce que l’identité non-binaire est essentiellement dénuée de sens.

Des récits typiques racontés par des femmes  »non-binaires » incluent :  »J’ai toujours aimé avoir les cheveux courts »,  »je n’aime pas être sujet à la violence sexuelle »,  »Je me sens inconfortable dans mon corps de femme ». Souvent, être non-binaire se définit par des choix superficiels qui ne sont pas vus de manière stéréotypée comme  »féminins ». Cependant, même ces choix semblent ne pas être une nécessité pour avoir un statut de non-binaire, comme le montre Escobar, qui a l’air aussi  »féminine » que n’importe qu’elle femme.

Contrairement à certaines catégorisations populaires dans l’idéologie queer ( »trans »,  »fem »,  »genderfluid »), la non-binarité est moins une identification qu’elle est une  »dés-identification ». Le statut de non-binaire se définit sur la base de ce qu’il n’est pas :  »Je ne suis pas un membre de la classe de sous-hommes nommée femmes. Je ne suis pas la chose que l’on baise ».

Une femme faisant son coming out non-binaire est une non-déclaration qui ne souligne rien que le commun dégoût de la classe des femmes. L’alternative à une femme  »non-binaire » est-elle une femme  »binaire » ? Et qu’est-ce que cela veut dire ? Que nous aimons toutes nos corps et que avons réussi à ne pas faire nôtre le point de vue masculin (male gaze) ? Que nous sommes totalement à l’aise avec les stéréotypes genrés qui nous sont imposés ? Se déclarer non-binaire est une gifle à toutes les femmes qui, si elles n’ont pas fait de coming out comme  »genderqueer », sont présumées avoir une essence interne parfaitement en accord avec la parodie misogyne de féminité (ici ce n’est pas le terme femininity mais womanhood qui est utilisé, ndt) créée par le Patriarcat.

Contrairement aux féministes de la Seconde Vague, qui proposaient aux femmes de s’unir collectivement sous la bannière du féminisme, la théoricienne queer Judith Butler mettait en avant la  »désindentification » comme un acte politique progressif. En 1993, Butler mettait en avant que les femmes devaient  »collectivement se désidentifier » avec les autres membres de sexe féminin, comme moyen de  »queeriser » la catégorie de sexe elle-même. 20 ans plus tard, la vision de Butler a porté ses fruits, les femmes proclament fièrement qu’elles n’ont rien en commun avec les autres femmes (females).

Les étranges et apparemment anti-féministes prescriptions politiques de Butler font sens dans le contexte de son plus large projet politique. Dans ces deux principaux travaux sur la théorie du genre (gender theory),  »Trouble dans le genre » et  »Ces corps qui comptent », Butler théorise que le genre n’est pas oppressif à cause des stéréotypes sexistes et hiérarchiques attachés à la masculinité et à la féminité, mais à cause de sa nature binaire, qui, dit-elle,  »exclut violemment » celles et ceux qui demeurent hors des limites (margins) de la binarité de genre. Pour Butler, l’homosexualité peut être autant  »excluante » et en besoin de  »déconstruction » que l’hétérosexualité, car toutes deux sont des termes binaires qui  »efface cruellement » d’autres sexualités, comme la bisexualité. L’objectif politique à long terme de Butler est de rendre la marginalisation impossible en faisant toutes les catégories sociales comme  »inclusives ». Ceci semble avoir réussi d’une certaine façon, de nos jours, alors que nous voyons la fusion de toutes les catégories d’orientation sexuelle dans l’amorphe dénomination  »queer ». (Bizarrement, les oppressions existent toujours, malgré cette re-dénomination magique).

La nouvelle mode de se déclarer  »non-binaire » semble être une nouvelle victoire pour les politiques queer de Butler, tandis que la réalité sociale s’est déformée en une masse d’individus qui sont supposément  »ni hommes et ni femmes ».

Butler se concentre sur l’élimination des marginalisations affectant les identités  »non-normatives » (ce qui pourrait théoriquement inclure n’importe qui des pratiquants du BDSM aux pédophiles), pas spécifiquement les femmes. Elle affirme que la catégorie  »femme » elle-même doit être déconstruite, puisque cela exclut d’autres individus qui ne sont pas des femmes (c.a.d. les hommes – males). Puisque Butler ne se sent pas concernée par la libération des femmes en particulier, le fait que les femmes se dés-identifiant les unes des autres ait des chances de ralentir les efforts des féministes ne semble pas la perturber. Mais bien que Butler ait exprimé que sa politique ne s’intéressait pas particulièrement à la libération des femmes, de nombreuses femmes déclarent tout de même que leur dés-identification non-binaire est un acte féministe.

Au moins, Penny reconnaît(4) que le fait de se dés-identifier d’avec les femmes s’oppose aux politiques féministes, mais elle tente de résoudre cela en disant qu’elle  »s’identifie, politiquement, a une femme ». Ceci est paradoxal, car sa déclaration de non-binarité n’est pas seulement une expression personnelle neutre de son individualité, mais cela est déjà teinté d’une certaine idéologie politique. Dans cette idéologie, lorsqu’une femme se rebelle contre l’oppression patriarcale – révélée par la façon avec laquelle Penny détestait son corps féminin durant la puberté et se sentait douloureusement obligée de se conformer aux standards de la féminité – cet inconfort est vu non pas comme une réaction naturelle à l’injuste imposition du pouvoir patriarcal, mais plutôt comme une indication que cette femme n’est pas réellement une femme.

Si l’inconfort dans la position sociale des femmes signifie qu’une femme est  »non-binaire », alors qu’est-ce que cela veut dire pour toutes les femmes qui ne se déclarent pas elles-mêmes comme  »genderqueer » ? Sont-elles toujours complètement d’accord avec leur vie soumise au Patriarcat ? Ne se sentent-elles jamais restreintes par l’étroitesse des standards de la féminité ? Peu de gens, si aucun, s’alignent parfaitement avec un bout ou l’autre de la binarité de genre, et donc, comme Rebecca Reilly-Cooper(5) affirme,  »si le genre est réellement un spectre, cela ne veut-il pas dire que chaque individu vivant est non-binaire par définition ? »

Escobar note qu’elle  »s’est identifiée considérablement avec les hommes », ce qui n’est absolument pas surprenant, puisque notre culture est presque entièrement dominée par la perspective masculine. Notre littérature et nos films montrent principalement des personnages masculins en tant que héros, méchants et anti-héros, tandis que la plupart des personnages féminins n’apparaissent uniquement qu’en terme de relations avec ces hommes : l’amoureuse, la femme, la mère. Ressentant une aussi intense aliénation (combiné avec le trauma du viol), il est logique qu’Escobar soit sujette à la dépression, aux troubles alimentaires(6), et à la dysmorphie corporelle.

Néanmoins elle ne fait aucune connection entre ses expériences et le pouvoir patriarcal, à la place elle sous-entend que son aliénation et son malheur étaient dus au fait de ne pas avoir reconnu son  »innommable » spécificité (uniqueness) qu’elle décrit comme étant la  »non-binarité ». (Penny attribut pareillement ses difficultés à grandir  »à une époque avant Tumblr où très peu d’adolescentes discutaient du fait d’être genderqueer ou transmasculine ». L’horreur !)

Ce que cela présume c’est que l’oppression structurelle disparaîtra lorsque les femmes réaliseront que leur malheur sous le règne du Patriarcat n’est dû qu’à un problème ou un défaut personnel et individuel. L’idéologie derrière la  »non-binarité » met en exemple le concept libéral de contrat social (c.a.d. l’idée que les individu-e-s vivant sous le pouvoir de l’État sont considéré-e-s comme consentant-e-s à ce pouvoir, sinon iels choisiraient simplement de partir). Lorsque le fait d’être définie de manière simpliste par des stéréotypes sexistes est montré comme un état que l’on peut simplement refusé, volontairement, les femmes qui ne choisissent pas de quitter leur genre sont vues alors comme consentant à ce pouvoir patriarcal.

Je ne peux penser à rien de plus anti-féministe qu’une idéologie qui rend impossible la possibilité d’identifier et de confronter le pouvoir patriarcal, et à la place individualise l’oppression comme si c’était un  »choix personnel ». Penny affirme qu’elle est toujours une féministe, mais que l’obligation pour les femmes de s’identifier avec les autres femmes,  »politiquement ou autrement » constitue  »une putain de connerie » et de la  »police identitaire »(7). Mais le féminisme ne tourne pas autour de problèmes d’identité personnelle. Tout comme ressentir de la douleur en vivant sous le Patriarcat n’est pas une conséquence des particularismes de chaque femme. Malheureusement, on ne peut pas faire son coming out en tant qu’être humain(8) de manière à convaincre les hommes de nous traiter comme des égales. Par pitié, épargnez-nous vos insinuations insultantes sur le fait que nous puissions nous identifier (ou  »dés-identifier ») hors d’une oppression structurelle. Nous allons tenter de construire un mouvement politique avec le but spécifique des libérer les femmes pendant ce temps là.

1.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.vjBG2xyY6#.gwwWE7wjq

2.http://www.newstatesman.com/politics/feminism/2015/10/being-non-binary-i-m-not-girl-called-jack-any-more-i-m-not-boy-either

3.http://www.esquire.com/lifestyle/sex/news/a47378/non-binary-gender-coming-out/

4.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.shYBLOrwW#.shYBLOrwW

5.https://aeon.co/essays/the-idea-that-gender-is-a-spectrum-is-a-new-gender-prison

6.http://www.thegloss.com/beauty/bulimia-health-bad-624/

7.https://www.buzzfeed.com/lauriepenny/how-to-be-a-genderqueer-feminist?utm_term=.miBr9z5E0#.wtpJMopaR

8.https://glosswatch.com/2016/04/18/announcement/

Lien vers l’article originel en anglais :

http://www.feministcurrent.com/2016/08/10/coming-non-binary-throws-women-bus/

Queer Straits

Re-posting anyway…

Ceci est une traduction non-professionnelle, faite par mes soins, de l’article de Julia Parnaby, « Queer Straits » (le mot straits » désigne ici « un embarras » et est très certainement un jeu de mot sur straight). Cet article est paru dans le Trouble & Strife Reader (2010), une compilation du magazine féministe matérialiste anglophone du même nom. L’article date de 1993, j’en ai eu connaissance par la mention qu’en fait feu Nicole-Claude Mathieu dans le second volume de son Anatomie Politique, ouvrages que je conseille par ailleurs vivement pour quiconque est intéressé par le féminisme et le féminisme matérialiste français en particulier.

Cet article dont je partage globalement l’analyse m’a paru intéressant, en particulier du fait de son âge (20 ans maintenant) et parce qu’en la matière, le monde anglo-saxon a eu de l’avance sur nous. Les questionnements qui peuvent nous agiter ont en grande partie déjà eu lieu outre-manche et outre-atlantique, en particulier sur l’influence du post-modernisme sur le féminisme. Je pense bien sûr que les critiques de Parnaby sur le mouvement Queer ne peuvent pas être appliquées exactement sur ces avatars français, néanmoins ce papier reste pertinent pour analyser des traits profonds de ce mouvement appartenant à la « Troisième Vague ». De par son origine anglo-saxonne, de nombreux points, en particulier concernant l’aspect libéral, ne peuvent être retirés du Queer et on peut donc faire le lien entre ce qui est discuté ici et des situations locales.

Cette traduction correspond au pages 96-103 du T&S Reader. Une version pdf est disponible sur grassrootsfeminism.net, l’article aux pages 106-113 du dit pdf.

Queer Straits (J. Parnaby)

Voici une citation provenant de Lesbians Talk Queer Notions ( »Des lesbiennes parlent de notions queer »), ouvrage dans lequel Cherry Smyth avance que le nouveau mouvement ‘radical’ Queer a amené une transformation des politiques lesbiennes :

« Cela fut une longue bataille que de réclamer le droit d’appeler mon con, mon con, que de célébrer le plaisir d’objectifier un autre corps, que de baiser des femmes et aussi d’admettre que j’aimais les hommes et que j’avais besoin de leur aide. C’est cela qu’est le Queer. »

Smyth avance que le Queer a grandi aux États-Unis, à partir de l’activisme autour de la crise du sida, ainsi que d’une insatisfaction dans la manière dont les lesbiennes et les hommes gays ont auparavant travaillé autour des problèmes de sexualité et d’homophobie. Sans surprise, le Queer a été rapide à mettre pied en Grande-Bretagne, où l’ordre du jour est si souvent mis en place à partir de ce qui se passe outre-atlantique. L’activisme Queer est centré autour d’actions qui rendent les gays et (prétendument) les lesbiennes plus visibles dans la société hétéro. Outrage est le plus visible de ces groupes et iels ont employé de nombreuses tactiques  »choquantes », comme mettre en scène des mariages lesbiens et gays en masse, des kiss-ins, qui sont mis en place pour montrer les manières dont les lesbiennes et les gays d’être exclu-e-s du système légal britannique.

D’autres aspects de l’activisme Queer ont été présentés comme étant d’une certaine manière plus menaçant pour l’hétérosexualité et le courant gay  »mainstream ». […] [Des groupes comme le] FROCS (Faggots Rooting Out Closeted Sexuality) ont planifié un faux outing de masse, perturbant jusqu’aux queers, en alléchant la presse homophobe par une révélation sur de nombreu-ses-x lesbiennes et gays, pour finir par les laisser l’écume aux lèvres avec un simple message acide sur l’homophobie et certainement pas une liste de noms de célébrités ; cette action a été célébrée comme un triomphe de la tactique Queer.

Ce qui est cependant clair en lisant  »Queer Notions », c’est que l’attitude du  »dans vos gueules les radicaux/ales », qui est présentée comme une caractéristique prodigieuse, a au final, bien plus à voir avec le bon vieux libéralisme. Les tactiques  »choquantes » du Queer ne constituent guère qu’une demande d’être inclus dans la société hétéro, plus qu’une injonction à ce que nous la changions. Le Queer exige que les lesbiennes et les gays soient autorisé-e-s elleux aussi à se marier, sans pour autant questionner la validité de l’institution (du mariage) dans son ensemble. Il semble clair à la lumière du ressac à propos du féminisme (et aussi du socialisme), que le Queer en tant que style de vie a trouvé une audience.

Se réapproprier le terme  »Queer » ?

Pourquoi ce terme de  »queer » ? Queer – une vieille insulte homophobe – a été  »repris » nous dit-on, comme une manière de nous rappeler comment nous sommes vu-e-s dans la société hétérosexuelle. Smyth cite Joan Nestle, une avocate du rapport butch/fem, qui dit :

« J’ai besoin de me souvenir ce que c’était que de se battre pour un espace dédiée à la sexualité du temps de McCarthy… de garder en mémoire que dans les années 40, les docteurs mesuraient nos clitoris et nos tétons pour prouver l’étrangeté biologique des lesbiennes »

Recycler des termes haineux a toujours été une méthode employée dans le passé par certaines féministes, pour nos propres usages et pour nous aider à illustrer nos arguments. Trouble & Strife (la revue dont est tirée l’article, ndt) l’a fait par exemple. Cependant, cela n’a pas été fait avec la croyance simpliste qu’ainsi nous avions le pouvoir de redéfinir le terme dans un contexte plus large, ou en effet d’en enlever les caractères misogynes. En faisant cela, les féministes ne voulaient pas non plus permettre aux hommes de continuer à utiliser de tels termes. L’idée de se réapproprier  »Queer » comme appellation, est basée sur la présomption que le simple fait de le reprendre lui enlève son pouvoir homophobe, que cela retourne le mot contre les oppresseurs plutôt que sur l’opprimé. C’est une conséquence directe des arguments post-structuralistes à propos du langage, qui prétendent que les sens des mots sont constamment redéfinis chaque fois qu’ils sont utilisés par des individus et que nous pouvons, de fait, faire dire aux mots ce que nous voulons qu’ils disent. Clairement, de tels arguments retirent le langage de son contexte tant historique que social. Dans la société hétérosexiste,  »queer » ne peut pas ne pas être blessant, tout comme dans une société de suprématisme blanc, les insultes racistes ne sont que des expressions de haine ; des mots comme  »salope » reflètent, eux, la misogynie patriarcale.

Un mouvement mixte

 »Queer » est aussi un mot très spécifique. Ce n’est pas qu’un terme agressif mais aussi plus spécifiquement un terme dirigé envers les hommes. Le Queer révèle ses origines provenant des politiques masculines ne serait-ce que par son nom, malgré les tentatives de Smyth de prétendre le contraire ; son livre échoue à convaincre que le Queer ait toujours pu et voulu inclure les femmes et leurs problèmes spécifiques. Le Queer, tout comme les autres tentatives de mouvements mixtes, a été submergé d’accusations de sexisme. Les tentatives de créer une frange lesbienne dans le groupe Outrage – LABIA (Lesbians Answer Back in Anger) – ont échoué. En effet, le peu de lesbiennes membres d’Outrage restantes ont dû continuellement crier pour se faire entendre et ont également dû, à de nombreuses reprises, rappeler leur existence à la presse gay ; après des rapports soulignant l’exaspération vis-à-vis de la misogynie d’Outrage, toutes les femmes en sont parties.

Le féminisme radical a depuis longtemps reconnu les contradictions qui émergent dans les mouvements mixtes. Le Queer cependant, essaie de faire croire aux lesbiennes qu’il est dans leur intérêt de s’allier avec des hommes gays. Ce qui n’est pas compris, c’est la manière dont le Patriarcat fonctionne pour opprimer les lesbiennes. En partant du faux principe que les lesbiennes et les hommes gays ont des intérêts identiques, le Queer vise à créer un espace où les femmes et les hommes travaillent ensemble pour livrer des batailles au profit des hommes. Une des exigences majeures d’Outrage par exemple, fut la modification de l’âge au consentement. Clairement ce problème n’affecte pas les lesbiennes, le Queer essaie néanmoins de convaincre les femmes de rejoindre un mouvement basé uniquement sur les soucis des hommes. Le Queer n’est pas une tentative de remettre en cause les bases mêmes de la société hétéro-patriarcale dans laquelle nous vivons, mais plutôt une campagne pour des réformes libérales visant à augmenter les  »droits » de la minorité la plus visible. Pour que les lesbiennes soient réellement libérées de l’oppression, il est crucial que nous nous engagions dans une lutte pour des changements bien plus fondamentaux.

Une alternative au féminisme ?

 »Queer Notions » essaie toutefois de présenter le Queer comme une attirante alternative au féminisme dans un âge post-féministe. Le féminisme, plaçant l’emphase sur le combat contre le Patriarcat et l’hétérosexualité en tant qu’institutions, a échoué selon Smyth. Il a échoué parce qu’il n’a pas adressé le problème que certaines femmes aiment les relations dominant-e/dominé-e ; certaines femmes veulent être objectifiée ; et heh – là elle arrive enfin au cœur du sujet – certaines femmes veulent objectifier d’autres femmes. Que peut faire une femme, si elle veut se dire féministe, mais veut pourtant avoir le droit de faire sexuellement ce que les hommes ont toujours fait aux femmes ? Où peut-elle aller ? Cherry Smyth a la réponse : le Queer.

« L’attraction que le Queer provoque chez certaines lesbiennes est alimenté par la rébellion contre un féminisme prescriptif qui les a amené à se sentir mises sur la touche par le mouvement féministe lesbien »

Le féminisme lesbien, semble-t-il, a mis à l’écart certaines lesbiennes par son analyse même de l’hétérosexualité comme institution et en posant les hommes comme une classe oppressant les femmes. Qu’en est il des femmes qui veulent aussi être baisées par des hommes ? Qu’en est il des femmes qui veulent agir comme des hommes ? Et bien le Queer a aussi une place pour elles en argumentant qu’il est possible d’avoir des relations sexuelles avec un homme et de continuer à s’appeler une lesbienne. Le point central semble être le pouvoir de se nommer soi-même (dans la plus pure veine postmoderniste) :

« … il y a des moments où les queers peuvent choisir de se dire hétérosexuel-le-s, bisexuel-le-s, lesbiennes ou gays ou bien encore rien de tout cela. Si le Queer se développe comme une opposition stricte à l’hétérosexualité, alors il aura trahi son potentiel à un pluralisme radical ».

L’on peut être queer, peu importe ce que l’on fait, du moment que l’on choisit d’être connu-e comme tel-le. Le concept a en fait très peu à voir avec la sexualité lesbienne ou gay. Comme Smyth le montre clairement, le Queer, c’est briser la « stricte et binaire opposition homo/hétéro qui tyrannise encore nos notions d’orientation sexuelles ».

Un des aspects les plus bizarres des politiques Queer – et qui permet à ces lesbiennes mises sur la touche, qui veulent faire ce que les hommes font, sans se sentir coupable – c’est l’emphase sur l’importance du  »gender-fuck », un concept énoncé par la pornographe Del Lagrace. Gender-fuck signifie  »jouer » avec le genre et a permis de produire des  »garçons-lesbiennes » et des  »pères-gouines » – une imitation directe par des femmes de la sexualité gay (masculine). De fait, le lesbianisme devient une piètre copie de l’homosexualité masculine.

« Durant les deux dernières années, les lesbiennes ont discuté de leurs réactions érotiques à la pornographie gay et ont incorporé l’iconographie masculine gay dans leurs fantasmes, jeux sexuels et représentations culturelles. »

Il n’y a ici aucun désir pour les femmes, mais plutôt une vénération du pénis, surpassée seulement par celle de nombreux hommes gays. ‘Chick with a dick‘ (nana avec une bite) est le slogan et l’image le plus communément utilisé. Pour Smyth et ses comparses, c’est là le sommet de la  »Queerité ».

« La photo de Del Lagrace, Lesbian Cock, présente deux lesbiennes habillées de cuir et de couvre-chef de motards, moustachues, l’une d’entre elle tenant un godemiché émergeant de son entrejambe. Dans cette délicieuse parodie du pouvoir phallique, entrelacé dans un désir que peu de féministes se sentent de reconnaître, ces femmes sont suffisamment fortes pour montrer qu’elles sont des femmes. »

Cette théorie marche directement dans la lignée des arguments homophobes et freudien que toutes les femmes sont délirantes de l’envie de pénis et que la sexualité lesbienne ne peut exister sans substitut phallique. Ce qui est bien sûr un mensonge.

Transgression ou régression

Peut-être sans surprise, la conclusion logique des politiques Queer est un retour vers l’hétérosexualité. La déification des hommes gays a atteint un tel sommet que l’ultime expérience pour les queers fut le sexe entre des ‘lesbiennes’ et des ‘hommes gays’. C’est encore et toujours plus de  »gender-fuck », baignant dans ce qui est vu comme salace et non-conventionnel, mais qu’est-ce qui pourrait être plus ennuyant que des hommes couchant avec des femmes !

Le jeu autour du duo butch-fem et autour des rôles genrés en revanche n’est pas un amusement. Smyth essaie de présenter un hommage à son  »féminisme » en mettant en avant que

« quand des lesbiennes ont un comportement perçu comme macho et battent leur fem ou leur garçon-lesbienne au nom de la transgression, c’est juste de la bonne vieille merde réactionnaire. »

Ce qui n’est pas de la « merde réactionnaire », croit Smyth, c’est si le/a partenaire  »consent » à l’abus. Le consentement est un des sujets majeurs de la posture queer, mais il n’y a aucune compréhension de la manière dont le consentement peut ou peut ne pas fonctionner dans une société hétéro-patriarcale. Si une personne accule son ou sa partenaire, alors il arrive que ce/tte dernier-ère donne son  »consentement ». Il peut aussi arriver qu’un-e individu-e soit poussé-e dans une situation où son partenaire oppressant peut facilement prétendre l’avoir frappé-e et ligoté-e avec son consentement. Smyth ne peut pas dire que certaines scènes d’abus sont OK si les deux partenaires ont  »consentis » et que d’autres sont abusives. Il est clair que toute situation d’inégalité de pouvoir est oppressive et doit être questionnée et remise en cause, certainement pas célébrée comme une part de la libération Queer.

Le Queer représente une attaque violente et sans pitié sur les femmes qui se sont élevées et ont parlé de cas d’abus et de dégradation. Dans le Queer, la sexualité est explicitement tournée autour de jeux de pouvoir. Tandis que des féministes lesbiennes ont questionné l’idée que le sexe est nécessairement en rapport avec la domination et la subordination, le Queer choisit de célébrer et de déifier ces comportements. C’est un retour au vieil argument selon lequel ce que deux adultes consentants font dans leur vie privée est OK – ou plutôt, c’est encore mieux lorsqu’ils le font en public en gueulant  »Fuck you ! ». Les politiques Queer sont l’apothéose de la rébellion adolescente – c’est aussi salace que nous le voulons et vous ne pouvez nous arrêtez.

L’hystérie autour du soi-disant  »politiquement correct » est une bonne partie de ce que Smyth a gobé. Le Queer prétend mettre en cause la prétendue censure féministe vis-à-vis du droit individuel de faire ce que l’on aime faire, à tout moment opportun. Quiconque a été dans des groupes actifs de féministes radicales sait de manière douloureuse que le féminisme n’a jamais eu la main et une influence sur une quelconque part de la société hétéro-patriarcale ; prétendre que nous sommes une puissante majorité niant aux libertariens la possibilité de baiser qui que ce soit de la manière qu’iels veulent est particulièrement incroyable. Le Queer cependant, procure un puissant moyen d’expression pour la communauté libertarienne, qui dit  »nous faisons ce que nous voulons sans votre permission » ; dans la  »nouvelle » politique lesbienne et gay, si vous n’êtes pas Queer, vous n’avez aucune crédibilité et vous pourriez tout aussi bien ne pas exister.

Le Queer est un mouvement profondément conservateur. Il dit que rien ne peut changer, que nous devrions arrêter de croire que nous avons le pouvoir de changer. Il nous faut accepter la permanence et l’infaillibilité de notre situation, ne pas prétendre que le monde peut changer. Pour Smyth, le mieux que nous puissions espérer est une réforme parlementaire. Pour elle, le problème brûlant est :

« Avec sa posture anti-assimilationiste, le Queer peut-il aider à permettre une réforme constitutionnelle en Grande-Bretagne ? »

Dans le monde Queer, on apprend que le pouvoir est et qu’il n’y a pas d’alternative. Les individu-e-s devraient juste choisir de quel côté du pouvoir iels sont et continuer à le performer. Cela, le Queer nous dit, est ce que les lesbiennes et les gays ont toujours voulu, certainement pas l’idée que combattre l’hétérosexisme puisse aussi dire combattre les manières que nous avons d’opprimer les personnes dans notre propre vie. Le principe féministe de base disant que  »Le Privé est Politique » ne serait rien de plus qu’un slogan oppressif niant le droits des gens de choisir la manière dont iels veulent avoir du sexe, et même de les culpabiliser vis-à-vis de leurs désirs.

En choisissant son nom de  »Queer », le mouvement révèle son orientation. Il échoue à reconnaître la réalité du monde matériel dans lequel nous vivons et le fait que ni les lesbiennes ni les gays ne vivent dans le vide de l’éther.  »Queer » reste un terme blessant pour un groupe opprimé et, en tant que tel, ne peut être la base d’une action politique pour en finir avec l’homophobie. Ce que le Queer semble oublier, c’est que nous savons qu’il y a toujours eu une haine et une oppression des lesbiennes et des hommes gays et nous savons qu’elles continuent encore maintenant. Nous n’avons pas besoin de nous rappeler nous-mêmes le langage de l’oppresseur. La Révolution demande plus que cela.

Le Queer et le ressac.

Le Queer a très certainement trouvé sa niche et le mouvement est montant, mais les féministes lesbiennes devraient être très circonspectes vis-à-vis d’un système de pensée qui échoue à reconnaître le rôle que le Patriarcat joue lorsqu’il nous opprime et qui semble rejeter l’argumentaire féministe en son entier. Le Queer échoue à réfléchir sérieusement aux manières avec lesquelles les hommes oppressent les femmes et aussi longtemps qu’il sera un mouvement dirigé par des hommes, il n’y aura jamais aucune considération donnée aux problèmes spécifiques des femmes.
Cherry Smyth essaie de son mieux de montrer que le Queer peut plaire au femmes, mais elle échoue à convaincre. Le Queer est loin d’être le mouvement révolutionnaire qu’elle voudrait qu’il soit, il n’est guère plus qu’une alliance entre libéraux et libertariens. Il représente la conclusion logique du  »postisme » (postmodernisme,  »postféminisme », post-structuralisme). Le post-structuralisme suggère qu’il n’y a plus de catégories claires de genre : les filles seront des garçons, les garçons, des filles ; le post-féminisme suggère qu’il n’y a pas de contradictions à ce que des  »féministes » travaillent pour un mouvement dirigé par des hommes, visant des buts définis par des hommes. Nous savons toutefois que tel ne sera pas le cas. Le Queer ne nous offre strictement rien. Ce n’est encore qu’une face du ressac essayant de passer comme quelque chose de nouveau. Nous ne serons pas crédules !

(tout extrait vient de Cherry Smyth (1992), Lesbians talk Queer Notions, Londres, Sheba)